Nelson Rolihlahla Mandela, "Madiba"
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Nelson Rolihlahla MANDELA
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Nelson Rolihlahla Mandela, dont le nom du clan tribal est "Madiba", né le 18 juillet 1918 à Mvezo (Union d'Afrique du Sud) est un homme politique sud-africain ; il a été l'un des dirigeants historiques de la lutte contre le système politique d'apartheid avant de devenir président de la République d'Afrique du Sud de 1994 à 1999, à la suite des premières élections nationales non raciales de l'histoire du pays.

Nelson Mandela intègre le Congrès national africain (ANC) en 1944, afin de lutter contre la domination politique de la minorité blanche et la ségrégation raciale menée par celle-ci. Devenu avocat, il participe à la lutte non violente contre les lois de l'apartheid, mises en place par le gouvernement du Parti national à partir de 1948. L'ANC est interdit en 1960, et la lutte pacifique ne donnant pas de résultats tangibles, Mandela fonde et dirige la branche militaire de l'ANC, Umkhonto we Sizwe, en 1961, qui mène une campagne de sabotage contre des installations publiques et militaires. Arrêté par la police sud-africaine sur indication de la CIA, il est condamné lors du procès de Rivonia à la prison et aux travaux forcés à perpétuité. Dès lors, il devient un symbole de la lutte pour l'égalité raciale et bénéficie d'un soutien international croissant.

Après vingt-sept années d'emprisonnement dans des conditions souvent très dures, Mandela est relâché le 11 février 1990, et soutient la réconciliation et la négociation avec le gouvernement du président Frederik de Klerk. En 1993, il reçoit avec ce dernier le prix Nobel de la paix pour avoir conjointement et pacifiquement mis fin au régime d'apartheid et jeté les bases d'une nouvelle Afrique du Sud démocratique.

Après une transition difficile où de Klerk et lui évitent une guerre civile entre les partisans de l'apartheid, ceux de l'ANC et ceux de l'Inkhata à dominante zoulou, Nelson Mandela devient le premier président noir d'Afrique du Sud en 1994. Il mène une politique de réconciliation nationale entre Noirs et Blancs ; il lutte contre les inégalités économiques, mais néglige le combat contre le sida, en pleine expansion en Afrique du Sud. Après un unique mandat, il se retire de la vie politique active mais continue à soutenir publiquement le Congrès national africain tout en condamnant ses dérives.

Il s'implique par la suite dans plusieurs associations de lutte contre la pauvreté ou le sida, il demeure une personnalité mondialement écoutée au sujet des droits de l'homme et est salué comme le père d'une Afrique du Sud multiraciale et pleinement démocratique, qualifiée de "nation arc-en-ciel", même si le pays reste confronté à de graves problèmes d'inégalités économiques, de tensions sociales et de replis communautaires.


Enfance et études

Rolihlahla Mandela est né le 18 juillet 19181 dans le village de Mvezo, au bord de la rivière Mbashe au Transkei, dans la province de l'actuel Cap-Oriental en Afrique du Sud.

Il est issu d'une famille royale Thembu de l'ethnie Xhosa qui règne sur une partie du Transkei. En effet, son arrière-grand-père paternel est Inkosi Enkhulu, c'est-à-dire roi du peuple thembu. Le grand-père de Rolihlahla est l'un des fils de ce roi. Non éligible à la succession du trône, il porte le nom de Mandela qui deviendra le nom de la famille.

Le père de Rolihlahla, Gadla Henry Mphakanyiswa, est chef du village de Mvezo. Cependant, il s'aliène les autorités coloniales qui le déchoient de sa fonction et exilent sa famille dans le village de Qunu. Malgré cela, Mphakanyiswa reste un membre du conseil privé du roi et joue un rôle capital dans l'ascension du nouveau régent Jongintaba Dalindyebo au trône thembu. Dalindyebo se souviendra de son aide en adoptant Nelson Mandela de manière informelle à la mort de son père. Le père de Mandela a quatre femmes qui lui donnent treize enfants. Rolihlahla Mandela est né de sa troisième femme (troisième d'après un système de classement royal complexe), Nosekeni Fanny du clan Mpemvu Xhosa. C'est sur les terres de ce clan qu'il passe la plus grande partie de son enfance.

Rolihlahla Mandela devient le premier membre de sa famille à fréquenter une école et son institutrice, selon une une pratique courante à cette époque, lui donne le prénom de Nelson. Nelson Mandela dira : « Le premier jour d'école, mon institutrice, Miss Mdingane, nous a donné à chacun un nom anglais. C'était une coutume chez les Africains à cette époque et elle était sans doute due au penchant anglais de notre éducation. Ce jour-là, Miss Mdingane me dit que mon nom était Nelson. Pourquoi elle m'a donné ce prénom en particulier ? je n'en ai aucune idée. ». L'enseignement dispensé dans cette école méthodiste lui permet de recevoir une éducation à la fois africaine traditionnelle et européenne.

Son père meurt de la tuberculose alors qu'il n'a que 9 ans et le régent Jongintaba devient alors son tuteur. Sa nouvelle école est celle d'une mission méthodiste située à côté du palais du régent. Lorsqu'il atteint l'âge de 16 ans, il subit l'initiation suivant la coutume thembu. Il s'inscrit ensuite au Clarkebury Boarding Institute, où
il obtient son Junior Certificate en deux ans au lieu des trois ans habituels. Désigné à 19 ans pour hériter de la fonction de conseiller de son père, Mandela poursuit ses études à l'école (toujours méthodiste) d'Healdtown à Fort Beaufort, fréquentée par la plupart des membres de la famille royale. Il y pratique la boxe et la course à pied.

Diplômé, il rejoint l'université de Fort Hare, la seule université acceptant les Noirs pour y entamer des études en droit. Il y rencontre Oliver Tambo qui devient son ami et collègue. Il y découvre le nationalisme afrikaner, n'est pas convaincu par le marxisme diffusé par le Parti communiste sud-africain et adhère à la doctrine de non-violence prônée par Gandhi. La mise en œuvre par Gandhi, en Afrique du Sud même, de la résistance non-violente constitue ainsi une inspiration de premier ordre pour Nelson Mandela mais aussi pour plusieurs générations d'activistes anti-apartheid qui y voient une méthode pour lutter contre l'oppression et le colonialisme.

Intéressé par le débat politique concernant le soutien ou la neutralité de l'Afrique du Sud dans le cadre du conflit imminent entre le Royaume-Uni et l'Allemagne nazie, il est partisan du Royaume-Uni et acclame le vice-Premier ministre Jan Smuts, principal soutien politique aux Britanniques, lors de sa venue à Fort Hare pour la cérémonie de remise des diplômes. C'est en discutant avec des camarades hostiles à Smuts et aux Sud-Africains blancs qu'il découvre l'existence de l'ANC. Au cours de sa deuxième année, il est désigné malgré lui pour occuper l'un des six sièges du conseil représentatif des étudiants en dépit du boycott des élections, auxquelles il participe, organisé pour obtenir
l'amélioration de la nourriture et une augmentation des pouvoirs du conseil. Il démissionne avec ses cinq camarades mais est encore une fois réélu malgré lui avec ses cinq mêmes camarades. Il est le seul cette fois à de nouveau présenter sa démission. Après une discussion avec le principal de l'université de Fort Hare, il est renvoyé de l'université tout en gardant la possibilité de revenir s'il accepte de siéger au CRE, ce qu'il ne fait pas.

Peu après avoir quitté Fort Hare, Jongintaba annonce à Mandela et Justice, son fils et héritier au trône, qu'il a organisé un mariage arrangé pour chacun d'eux. Les deux jeunes hommes, mécontents de cet arrangement, choisissent de s'enfuir à Johannesburg. Nelson Mandela explique sa décision par le fait que ses idées sont alors plus avancées sur le plan social que politique et qu'il était alors prêt, non à se révolter contre les Blancs, mais plutôt contre le système social de son propre peuple et ses coutumes traditionnelles. À son arrivée dans la capitale économique du Transvaal, Nelson Mandela trouve un emploi de garde dans une mine, mais son employeur annule rapidement le contrat quand il s'aperçoit que Mandela est le fils adoptif en fuite du régent. Nelson Mandela travaille ensuite comme employé dans un cabinet d'avocat grâce à ses relations avec son ami et mentor Walter Sisulu. Tout en travaillant, Nelson Mandela termine par correspondance sa licence à l'université d'Afrique du Sud et commence ensuite des études de droit à l'université du Witwatersrand où il rencontre de nombreux futurs activistes anti-apartheid.


Lutte contre l'apartheid 1) Résistance non violente

C'est en 1944 que Nelson Mandela rejoint le Congrès national africain. L'ANC connaît alors une nouvelle vigueur sous la direction d'Alfred Xuma. C'est la même année que Mandela se marie avec Evelyn Ntoko Mase. En 1945, Xuma introduit pour la première fois l'exigence du suffrage universel non racial (one man one vote) dans les revendications du mouvement, évolution majeure dans la mesure où la revendication communautaire du parti passe de la simple lutte contre les discriminations raciales à une lutte plus large pour le pouvoir politique. Il doit tenir compte de l'influence croissante de la toute jeune et radicale Ligue de jeunesse de l'ANC menée par Anton Lembede, Walter Sisulu et Oliver Tambo, à laquelle adhère Mandela, et qui incite aux actions de masse afin de lutter contre la domination politique de la minorité blanche et contre la ségrégation raciale, dont les dispositifs légaux sont alors en cours d'uniformisation sur l'ensemble des quatre provinces sud-africaines.

Depuis la fondation de l'Union d'Afrique du Sud en 1910, le pays connaît une inflation de législations ségrégationnistes ou discriminantes. De 1913 à 1942, une succession de lois interdit aux Noirs d’être propriétaire de terres en dehors des "réserves" indigènes existantes qui représentent 7% de la superficie totale de l’Union sud-africaine ce qui provoque l’expropriation de nombreux paysans indépendants noirs et la constitution d’un prolétariat agricole, puis introduit la ségrégation résidentielle permettant aux municipalités de créer des quartiers réservés aux Noirs et de limiter leur urbanisation et ensuite supprime les Noirs des listes électorales communes de la province du Cap. Une loi agrandit ensuite les réserves indigènes existantes de 7 à 13% de la surface du pays, ôtant dans le même temps aux résidents noirs du Cap le droit d'acheter de la terre en dehors des réserves. En 1942, à la suite de plusieurs discours hostiles à l'engagement dans le second conflit mondial et officiellement dans une perspective de "prévention des troubles", les grèves des travailleurs noirs sont déclarées illégales au titre de l'effort de guerre.

Aux élections générales de 1948, la victoire inattendue du Parti national, parti alors exclusivement afrikaner, entraîne la mise en place d'une nouvelle politique de ségrégation connue sous le nom d'apartheid. Dans ce système, le rattachement territorial puis la nationalité et le statut social dépendent du statut racial de l'individu, défavorisant largement la population noire et interdisant les mariages mixtes. De son côté, la ligue de jeunesse de l'ANC se montre déterminée. En interne, elle parvient à faire écarter Alfred Xuma, jugé trop modéré, pour imposer James Moroka et préparer une grande campagne de défiance.

En 1951, Olivier Tambo et Nelson Mandela sont les deux premiers avocats noirs de Johannesburg. En 1952, Nelson Mandela est élu président de l’ANC du Transvaal et vice-président national. Il mène avec l'ANC, la defiance campaign qui prône la désobéissance civile contre les lois considérées injustes, campagne qui culmine dans une manifestation le 6 avril 1952, date du trois centième anniversaire de la fondation du Cap et de la première installation de Blancs en Afrique du Sud. Sur les dix mille manifestants, huit mille cinq cents sont arrêtés, y compris Nelson Mandela. La campagne continue en octobre avec des manifestations contre les lois de ségrégation et contre le port obligatoire de laissez-passer pour les Noirs. Le gouvernement Malan modifie alors la loi sur la sécurité publique (public safety act de 1953) pour autoriser le pouvoir à suspendre les libertés individuelles, à proclamer l'état d'urgence et à gouverner par décrets. Mandela est condamné à neuf mois de prison avec sursis, se voit interdire toute réunion et est placé en résidence surveillée chez lui à Johannesburg ; il utilise cette situation pour organiser l’ANC en cellules clandestines. Cette campagne de résistance passive, qui prend fin en avril 1953, permet à l'ANC de gagner en crédibilité, passant de sept mille à dix mille adhérents. Son option non raciale lui permet de s'ouvrir aux Indiens et aux communistes blancs, mais les métis restent plus circonspects. Quand James Moroka tente de plaider la conciliation avec le gouvernement, il est renversé par la ligue des jeunes du parti qui impose alors Albert Lutuli à la tête de l'ANC. En 1955 a lieu le congrès du peuple, qui adopte la « Charte de la liberté » qui donne les bases fondamentales du mouvement anti-apartheid. Pendant cette période, Nelson Mandela et son ami Oliver Tambo dirigent le cabinet d'avocats Mandela & Tambo qui fournit un conseil juridique gratuit ou à bas coût pour les nombreux Noirs qui ne peuvent payer les frais d'avocats.

Nelson Mandela assouplit son fort anticommunisme chrétien pour demander l’union entre les nationalistes noirs et les Blancs du Parti communiste sud-africain dans le combat contre l'apartheid. Le Suppression communist act du gouvernement, qui considère comme communiste quiconque "cherche à provoquer un changement politique, industriel, économique ou social par des moyens illégaux", alors qu'il n'existe aucune possibilité pour les Noirs, hormis le système judiciaire, de lutter contre l'apartheid, contraint tous les courants allant du nationalisme au révolutionnaire à s'unir. Au niveau du pouvoir législatif, seuls le Parti uni représentant l'opposition blanche et les métis, et le parti libéral de Margareth Ballinger essayent de lutter contre l'apartheid. Alors qu'ils sont engagés dans une résistance pacifique, Nelson Mandela et cent cinquante-six autres personnes sont arrêtés le 5 décembre 1956 et accusés de trahison. Un procès marathon qui dure de 1957 à 1961 s'ensuit, où tous les prévenus, aidés notamment par des fonds internationaux, exploitent toutes les imprécisions de la législation et sont finalement progressivement relâchés puis finalement acquittés par la justice sud-africaine.

En 1957, Nelson Mandela divorce puis épouse en 1958 Winnie Madikizela-Mandela.

De 1952 à 1959, des activistes noirs d'un type nouveau, connus sous le nom d'"africanistes", troublent les activités de l'ANC dans les townships, demandant une action plus drastique contre la politique du gouvernement. La direction de l'ANC, qui comprend Albert Lutuli, Oliver Tambo et Walter Sisulu, pense que non seulement les africanistes veulent aller trop vite, mais aussi qu'ils remettent en question leur autorité. L'ANC renforce donc sa position en faisant des alliances avec des petits partis politiques blancs, coloureds et indiens dans une tentative d'apparaître plus rassembleur que les africanistes. En 1959, l'ANC perd son plus grand soutien militant quand la plupart des africanistes, qui ont l'aide financière du Ghana et politique des Basothos, font sécession pour former le Congrès panafricain (PAC) sous la direction de Robert Sobukwe.


Lutte contre l'apartheid 2) Campagne de sabotage et préparation à la lutte armée

Le 21 mars 1960 a lieu le massacre de Sharpeville, un township de Vereeniging, dans le sud du Transvaal. Lors d'une manifestation du Congrès panafricain contre l'extension aux femmes du passeport intérieur, que les hommes noirs sont obligés de porter constamment sur eux sous peine d'être arrêtés ou déportés, une soixantaine de policiers sur un effectif total de trois cents hommes retranchés dans un local de la police et appuyés par des véhicules blindés, tirent sans sommation sur une foule d'environ cinq mille personnes dont seules trois cents sont encore à proximité des policiers, le reste de la foule ayant commencé à se disperser. Il y a soixante-neuf morts, dont huit femmes et dix enfants, ainsi que cent quatre-vingts blessés, dont trente et une femmes et dix-neuf enfants. La majorité des blessures par balles sont faites dans le dos sur une foule en fuite et non armée. Selon les policiers, les tirs ont été dus à la panique et à l'inexpérience à la suite de jets de pierre, mais la Commission de vérité et de réconciliation a conclu que les tirs étaient délibérés. Le gouvernement déclare l'état d'urgence face aux manifestations qui s'ensuivent et interdit l'ANC et le PAC, dont les leaders sont emprisonnés ou assignés à résidence. Le Conseil de sécurité des Nations Unies vote le 1er avril la résolution 134, qui condamne le massacre et enjoint le gouvernement sud-africain "à abandonner ses politiques d'apartheid et de ségrégation raciale". Albert Lutuli, le président de l'ANC, obtient le prix Nobel de la paix la même année.

La stratégie non violente de l'ANC est alors abandonnée par Nelson Mandela, qui fonde en 1961 Umkhonto we Sizwe (MK), branche militaire prônant l'action armée. En mai 1961, il lance avec succès une grève générale où les grévistes restent à leur domicile, obligeant le gouvernement à faire intervenir la police et l'armée. Il écrit et signe un plan de passage graduel à la lutte armée. Il coordonne des campagnes de sabotage contre des cibles symboliques, préparant des plans pour une possible guérilla si les sabotages ne suffisaient pas à mettre une fin à l'apartheid. Nelson Mandela décrit le passage à la lutte armée comme un dernier recours ; l'augmentation de la répression, les violences policières et de l'État, le convainquent que des années de lutte non violente contre l'apartheid n'ont apporté aucune avancée.

Nelson Mandela favorise le sabotage, qui "n’entraîne aucune perte en vie humaine et ménage les meilleures chances aux relations interraciales", avant de s'engager dans "la guérilla, le terrorisme et la révolution ouverte". Un membre de l'ANC, Wolfie Kadesh, explique la campagne de sabotage à la bombe menée par Mandela : « [...] faire exploser des lieux symboliques de l'apartheid, comme des bureaux du passeport interne, la cour de justice pour natifs, et des choses comme ça... Des bureaux de poste et... des bureaux du gouvernement. Mais nous devions le faire d'une telle façon que personne ne serait blessé, personne ne serait tué. ». Mandela dira de Kadesh : « Sa connaissance de la guerre et son expérience de première main du combat m'ont été extrêmement précieuses. ». Entre 1961 et 1963, quelque cent quatre-vingt-dixattaques armées sont répertoriées, principalement à Johannesburg, Durban et au Cap.

Mandela collecte aussi des fonds à l'étranger pour le MK et organise l'entraînement paramilitaire du groupe. Il suit une formation militaire en Algérie nouvellement indépendante et étudie Carl von Clausewitz, Mao Zedong, Che Guevara et les spécialistes de la Seconde Guerre des Boers. En raison de cet engagement militaire et de la qualification de l'ANC comme "organisation terroriste", Nelson Mandela ainsi que plusieurs autres responsables politiques de l'ANC ne pourront entrer aux États-Unis sans visas spéciaux jusqu'au 1er juillet 2008.


Lutte contre l'apartheid 3) Arrestation et procès de Rivonia

Le 5 août 1962, Nelson Mandela est arrêté après dix-sept mois de clandestinité et est emprisonné au fort de Johannesburg. Son arrestation a été rendue possible par des informations communiquées par la Central Intelligence Agency (CIA), sur la cachette et le déguisement de Mandela en chauffeur de voiture à ses homologues sud-africains en échange de la libération de l'un de ses agents infiltrés, alors détenu par la police sud-africaine. Mandela est en effet considéré par ces organisations comme terroriste et communiste dans le contexte de guerre froide, où l’idéologie de l’apartheid s’affichait comme ligne de défense de l’Occident dépendante de ses minéraux et métaux (or, platine, chrome, manganèse, uranium, antimoine, diamant...) et dont l'Afrique du Sud, "gardienne de la route maritime du Cap", est l'un des principaux producteurs mondiaux du monde libre.

Trois jours après son arrestation, Nelson Mandela est formellement accusé d'avoir organisé une grève en 1961 et d'avoir quitté le pays illégalement. Le 25 octobre, il est condamné à cinq ans de prison. Alors que Mandela purge sa peine, la police arrête plusieurs dirigeants de l'ANC à Rivonia, au nord de Johannesburg, où est situé le quartier général de la direction d’Umkhonto we Sizwe, le 11 juillet 1963. Parmi les onze personnes arrêtées figurent Walter Sisulu et Govan Mbeki. Nelson Mandela est lui aussi mis en cause et, avec ses compagnons, il est accusé par le ministère public de quatre sabotages, de trahison, de liens avec le Parti communiste sud-africain, mais aussi de comploter une invasion du pays par l'étranger, ce que Mandela dément.

Le "procès de Rivonia" débute le 9 octobre 1963 devant la haute cour de Pretoria présidée par Quartus de Wet, un juge afrikaner nommé sous le gouvernement Smuts (Parti uni) et à ce titre considéré par Mandela et les siens comme indépendant du gouvernement Verwoerd. Durant le procès, à l'aide des documents saisis à Rivonia, le procureur détaille les commandes d'armes, les liens entre l'ANC et le Parti communiste et les plans destinés à renverser le gouvernement.

Dans sa déclaration pour sa défense le 20 avril 1964, devant la Cour suprême de l’Afrique du Sud à Pretoria, Nelson Mandela expose le raisonnement qui l'a fait recourir à la violence comme tactique. Il révèle comment l'ANC a utilisé des méthodes pacifiques pour résister à l'apartheid pendant des années, jusqu'au massacre de Sharpeville, la déclaration d'état d'urgence et l'interdiction de l'ANC par le gouvernement, qui leur a montré que leur seul choix était de résister à travers des actes de sabotage. Agir autrement aurait été pour eux pareil à une capitulation sans condition. Nelson Mandela explique comment ils ont écrit le manifeste du Umkhonto we Sizwe avec l'intention de démontrer l'échec des politiques du Parti national quand l'économie serait menacée par le manque de volonté des étrangers à risquer des investissements dans le pays. Il finit sa déclaration, reproduite intégralement dans le Rand Daily Mail, le grand quotidien progressiste anglophone de Johannesburg, par ces mots : « Toute ma vie je me suis consacré à la lutte pour le peuple africain. J'ai combattu contre la domination blanche et j'ai combattu contre la domination noire. J'ai chéri l'idéal d'une société libre et démocratique dans laquelle toutes les personnes vivraient ensemble en harmonie et avec les mêmes opportunités. C'est un idéal pour lequel j'espère vivre et agir. Mais, si besoin est, c'est un idéal pour lequel je suis prêt à mourir. »

Les accusés sont jugés coupables de sédition le 11 juin 1964 et condamnés à la détention à perpétuité le 12 juin, à l'exception de Lionel Bernstein qui est acquitté. Si Mandela et la majorité de ses compagnons sont reconnus coupables des quatre chefs d'accusation, ils échappent à la peine de mort dont ils étaient passibles, parce que le juge n'estime pas prouvée l'intervention étrangère invoquée par le ministère public. Selon des sources de l'ANC, d'historiens, de journalistes ou de juristes, la pression internationale a également influencé le verdict, ce que pense également Oliver Tambo à Londres, mais ce que ne relèvent pas d'autres historiens traitant du procès de Rivonia.

Pour Nelson Mandela, si le ministre de la Justice John Vorster souhaitait bien qu'il soit condamné à mort, le juge avait pour sa part peut-être été influencé par les protestations internationales comme celles du syndicat des dockers, qui avait menacé de ne plus charger les marchandises pour l'Afrique du Sud, ou par les protestations d'une cinquantaine de membres du congrès américain et du parlement britannique. Le fait qu'aucune action de guérilla n'avait débuté et que l'ANC et MK avaient été considérées comme des entités séparées par le juge, auraient été aussi, selon l'analyse de Mandela, une raison de la "clémence" relative du verdict. Le Premier ministre Hendrik Verwoerd déclara devant le parlement sud-africain qu'aucune protestation de quelque origine qu'elle fût n'avait influencé le jugement, et encore moins la lettre et les télégrammes que lui-même avait reçus de Léonid Brejnev et des pays socialistes, lesquelles avaient, selon sa déclaration, fini à la poubelle. Juste avant le verdict, Alan Paton, chef du Parti libéral avait déposé auprès du juge de Wet une requête d'indulgence.

Le Conseil de sécurité des Nations unies condamne le procès de Rivonia et commence à s'engager vers la recommandation de sanctions internationales contre l'Afrique du Sud. La résolution 181 d'août 1963 du Conseil de sécurité de l'ONU condamnait l'apartheid et demandait à tous les États d'arrêter volontairement leurs ventes d'armes à l'Afrique du Sud mais cette demande n'est jamais contraignante avant la résolution 418 du 4 novembre 1977 imposant un embargo sur les ventes d'armes.

En 1964, la résistance se retrouve décapitée. Les attaques armées de MK en territoire sud-africain cessent et ne reprendront véritablement qu'en 197651. Tandis que les pays du Commonwealth prennent leur distance, le gouvernement sud-africain, loin d'être sanctionné, profite des années de prospérité économique pour encourager l'immigration européenne et développer son industrie et son armement avec l'Allemagne et la France, avec le soutien des États-Unis au nom de la lutte contre le communisme. Verwoerd intensifie l'application de sa politique de séparation forcée en procédant à de nombreuses expulsions de populations noires vers les zones qui leur sont attribuées afin que de bonnes terres soient développées ou habitées par les Blancs. Un système de contrat oblige les salariés noirs de l'industrie à vivre dans des résidences dortoirs au sein des townships loin de leurs familles demeurées en zone rurale. Les conséquences pour ces populations sont souvent catastrophiques au niveau social tandis que la population carcérale atteint cent mille personnes, un des taux les plus élevés au monde. Entre 1960 et 1980, ce sont plus de trois millions et demi de paysans noirs qui sont dépossédés de leurs terres sans aucun dédommagement pour devenir un réservoir de main-d'œuvre bon marché et qui ne sont plus des concurrents pour les fermiers blanc.


Emprisonnement 1) Robben Island

Nelson Mandela est emprisonné dans l'île prison de Robben Island, où il reste dix-huit de ses vingt-sept années de prison. En prison, sa notoriété s'étend au niveau international. Sur l'île, il effectue des travaux forcés dans une carrière de chaux. Les prisonniers y sont victimes de kératite, due à la poussière et à la lumière ; Mandela doit d'ailleurs plus tard se faire opérer de ce fait du canal lacrymonasal. Les prisonniers échangent néanmoins leurs connaissances dans ce qui devient "l'université Mandela", parlant aussi bien politique que de William Shakespeare, Nelson Mandela récitant et enseignant le poème Invictus (Invaincu) de William Ernest Henley afin de les encourager. Quand ils ne vont pas à la carrière, Mandela et les autres détenus cassent des cailloux dans une des cours de la prison avec des cadences éprouvantes.

Les conditions de vie dans la prison sont très rudes. Les prisonniers sont séparés selon leur couleur de peau, les prisonniers noirs recevant les plus petites rations. Les prisonniers politiques, dont fait partie Nelson Mandela, sont séparés des criminels de droit commun et ont encore moins de droits. Mandela étant un prisonnier de classe D (la plus basse classe), il n'a droit qu'à un visiteur et une lettre tous les six mois. Cette lettre a a souvent été retardée durant une longue période et rendue illisible par la censure de la prison. Il se lave avec de l'eau de mer froide et dort dans une cellule minuscule.

Robben Island est un lieu pour briser la volonté des prisonniers. Les menus de la prison indiquent que les Bantous (ou noirs) dont faisait partie Mandela, recevaient encore moins de nourriture (le "menu C") que les autres prisonniers asiatiques et métis, qui avaient droit au "menu B". Mais la volonté de Mandela semble se renforcer dans la détention. Selon le témoignage d'Amhed Kathrada, un de ses codétenus, Mandela n'accepte aucun traitement de faveur, que ce soit pour le travail ou les vêtements, et mène toutes les actions de contestation avec les autres prisonniers, dont des grèves de la faim. Il refuse par exemple d'appeler les gardes sous le nom de baas (patron) comme ils l'exigent.

Alors que beaucoup de prisonnier les plus militants du Congrès panafricain refusent de parler ou même regarder les gardiens, Mandela essaye d'analyser la situation et perçoit que les Afrikaners sont surtout dirigés par la peur que la majorité noire refuse de partager le pouvoir et fasse d'eux et de leur famille les victimes d'une révolution sanglante. Nelson Mandela profite de ces années pour apprendre l'histoire des Afrikaners et leur langue, l'afrikaans, afin de comprendre notamment leur mentalité et d'établir un véritable dialogue avec eux. Défiant le point de vue de l'ANC, qui considérait alors le pouvoir afrikaner comme une version moderne du colonialisme européen, il en vient lui-même à estimer et déclarer que l'Afrikaner est un Africain au même titre que n'importe lequel de ses codétenus noirs, songeant que, à leur place et dans d'autres circonstances, il aurait pu avoir la même vue sur l'apartheid. Cette compréhension des Afrikaners lui donne l'esprit de réconciliation nécessaire aux futures négociations.

Dans ses mémoires, publiées en 1981, l'agent secret Gordon Winter dévoile son implication dans un complot pour faire évader Mandela en 1969 : le groupe des comploteurs avait été infiltré par Winter pour le compte du gouvernement sud-africain. Celui-ci voulait que Mandela s'échappe pour qu'il puisse ensuite être abattu pendant la poursuite. Le complot avait été déjoué par les services secrets britanniques. En 1971, au bout de sept ans, il quitte la carrière de chaux et est transféré au ramassage du guano. Le 6 décembre de la même année, l'Assemblée générale des Nations unies en séance plénière déclare l'apartheid crime contre l'humanité.

Au début de l'année 1976, il reçoit pour la première fois la visite d'un membre du gouvernement sud-africain. Le ministre des prisons, Jimmy Kruger, vient lui proposer une libération à condition qu'il se fixe au Transkei, alors dirigé par Kaiser Matanzima, neveu de Mandela condamné par celui-ci pour son soutien passif à l'apartheid. Mandela refuse, fait part de ses revendications et pose la question de sa libération en invoquant au passage l'histoire de plusieurs héros de la cause nationaliste afrikaner, un temps eux-mêmes condamnés pour haute trahison puis finalement rapidement graciés. Il décline même toute rencontre avec Matanzima de peur que cela légitime les bantoustans auprès de la communauté internationale.

Le 16 juin 1976 éclatent les émeutes de Soweto, nouvelle étape dans la contestation et la répression. En septembre 1977, Steve Biko, fondateur du Mouvement de Conscience noire meurt torturé en prison par la police. En octobre, le Conseil de sécurité des Nations Unies avec la résolution 417 "condamne vigoureusement le régime raciste sud-africain" et demande la libération de "toutes les personnes emprisonnées au titre de lois arbitraires sur la sûreté de l'État […] et pour leur opposition à l'apartheid". En novembre, avec la résolution 418, il impose un embargo sur les ventes d'armes à destination de l'Afrique du Sud. Nelson Mandela ainsi que d'autres militants sont placés en isolement carcéral, où radio et journaux sont interdits ou censurés. En 1979, il revoit, après quinze ans, sa deuxième femme, Winnie, qui subit aussi la prison ou l'assignation à résidence.

Pendant son emprisonnement, Mandela étudie par correspondance à l'université de Londres via son programme externe, et reçoit un diplôme de bachelor of Laws. Il est même présélectionné pour le titre de chancelier de cette université, mais s'incline face à la princesse Anne du Royaume-Uni.


Emprisonnement 2) Prison de Pollsmoor et premières négociations

En mars 1982, Mandela est transféré, en compagnie des principaux dirigeants de l'ANC à la prison de Pollsmoor, dans la banlieue du Cap. S'il a été envisagé un moment que ce transfert avait été réalisé afin d'éloigner ces dirigeants de la nouvelle génération de Noirs emprisonnés à Robben Island, surnommée "l'université Mandela", le ministre de la Justice Kobie Coetsee a dit au contraire que ce transfert avait été accompli afin de pouvoir établir un contact discret entre eux et le gouvernement sud-africain.

Pendant les années 1980, le MK relance la guérilla, occasionnant la mort de nombreux civils : tentative de sabotage de la centrale nucléaire de Koeberg, poses de mines anti-personnel dans le Northern et Eastern Transvaal tuant une vingtaine de personnes dont des enfants à Chatsworth dans le district de Messina, attentat à la bombe à Pretoria tuant dix-sept personnes, dans un centre commercial à Amanzimtoti tuant cinq personnes dont trois enfants ou encore dans un bar de Durban. Dans l'autre camp, un escadron de la mort comme la Vlakplaas, créé pour éliminer les opposants au gouvernement de l'apartheid, commet plus d'une centaine de crimes, incluant meurtres, tortures et fraudes. Un autre escadron de la mort comme le Civil Cooperation Bureau étend ses opérations jusqu'en Europe et assassine des militants de l'ANC, dont Dulcie September en France en 1988.

En février 1985, le président Pieter Willem Botha offre à Nelson Mandela, contre l'avis de ses ministres, la liberté conditionnelle en échange d'un renoncement à la lutte armée. Mandela rejette l'offre, disant dans un communiqué transmis par sa fille Zindzi : « Quelle liberté m'est offerte alors que l'organisation du peuple demeure interdite ? Seuls les hommes libres peuvent négocier. Un prisonnier ne peut pas faire de contrat. ». La même année, Botha abolit les lois sur les laissez-passer et les mariages mixtes. Mais cela est considéré comme trop timide par Nelson Mandela qui réclame toujours avec l’ANC clandestin "un homme, une voix".

La première rencontre entre Nelson Mandela et le gouvernement a lieu en novembre 1985 : le ministre de la Justice, Kobie Coetsee, rencontre Mandela à l'hôpital Volks au Cap, où il est opéré de la prostate. Au cours des quatre années suivantes, une série de rencontres pose les bases pour de futures négociations, mais aucun progrès réel n'est réalisé. Sa dernière prison en 1986 est une villa avec piscine dans le périmètre du centre pénitentiaire de Paarl. Il est en partie libéré le 7 décembre 1988 et mis en résidence surveillée.

Pendant toute la durée de l'emprisonnement de Nelson Mandela, la pression locale et internationale sur le gouvernement sud-africain se fait toujours plus forte. En 1985, il est le premier lauréat du prix Ludovic-Trarieux pour son engagement en faveur des droits de l'Homme. Comme il est en captivité, c'est sa fille qui reçoit le prix en son nom.

En juin 1988 a lieu le concert hommage des 70 ans de Nelson Mandela à Wembley, regardé par six cents millions de téléspectateurs dans soixante-sept pays, qui expose au niveau mondial la captivité de Mandela et l'oppression de l'apartheid, et qui, selon l'ANC, force le régime sud-africain à libérer Mandela plus tôt que prévu. En 1989, alors que l'état d'urgence règne depuis quatre ans, Nelson Mandela écrit à Pieter Botha, et tout en précisant que "la question de [sa] libération n’en est pas une", "face au spectre d’une Afrique du Sud coupée en deux camps hostiles se massacrant mutuellement", il veut faire négocier "les deux principales organisations du pays", le gouvernement et l'ANC. Il détermine les principaux points à traiter : « Premièrement, la revendication de la règle de la majorité dans un État unitaire, deuxièmement, les inquiétudes de l’Afrique du Sud blanche face à cette demande. » Ils ont un entretien le 5 juillet 1989 dans la résidence de Botha. Cette même année, à la suite d'une attaque cérébrale, Botha est remplacé par Frederik de Klerk à la tête du gouvernement. Le 15 octobre 1989, de Klerk libère sept dirigeants de l’ANC, dont Walter Sisulu, qui ont chacun passé vingt-cinq ans en prison. En novembre, Nelson Mandela dit de de Klerk qu'il est "le plus sérieux et le plus honnête des leaders blancs" avec qui il ait pu négocier. De Klerk annonce la libération de Nelson Mandela en février 1990 au cours d'un discours prononcé au parlement.


Libération, prix Nobel et négociations constitutionnelles

Le 2 février 1990, le Président de Klerk annonce la levée de l'interdiction de l'ANC et de plusieurs autres organisations anti-apartheid, ainsi que la libération prochaine et sans condition de Nelson Mandela. Ce dernier est libéré le 11 février 1990 et l'événement est retransmis en direct dans le monde entier.

Le jour de sa libération, Nelson Mandela fait un discours depuis le balcon de l'hôtel de ville du Cap. Il y déclare son engagement pour la paix et la réconciliation avec la minorité blanche du pays, mais annonce clairement que la lutte armée de l'ANC n'est pas terminée : « Notre recours à la lutte armée en 1960 avec la formation de l'aile militaire de l'ANC était purement une action défensive contre la violence de l'apartheid. Les facteurs qui ont rendu nécessaire la lutte armée existent toujours aujourd'hui. Nous n'avons aucune option à part continuer. Nous espérons qu'un climat propice à une solution négociée existera bientôt, ce qui rendra inutile la lutte armée. »

Mandela dit aussi que son objectif principal est de donner à la majorité noire le droit de vote aussi bien aux élections nationales que locales. Il annonce également à la foule : « Je suis là devant vous non pas comme un prophète mais comme un humble serviteur du peuple. » Le 26 février 1990, il demande à ses partisans : « Jetez dans la mer vos fusils, vos couteaux et vos machettes », afin de pacifier les relations entre l'ANC et le gouvernement mais aussi la rivalité entre l’ANC et l’Inkhata zoulou qui a fait de nombreuses victimes.

Nelson Mandela mène le parti lors des négociations sur l'élaboration d'une nouvelle constitution transitoire sud-africaine qui ont lieu entre mai 1990 (accords de Groote Schuur) et mars 1994. Le 6 août, Mandela confirme les accords avec de Klerk, et l’ANC proclame la fin de la lutte armée (Pretoria Minute).

Les négociations entre les partis sont parfois tendues comme lorsque, en 1991, Mandela qualifie de Klerk de "dirigeant d'un régime illégitime, discrédité et minoritaire". Nelson Mandela propose de faire passer le droit de vote à 14 ans, proposition pour laquelle il est blâmé par ses collaborateurs et à propos de laquelle il dit plus tard avoir fait "une grave erreur de jugement".

Le 30 juin 1991, le parlement sud-africain vote la suppression des dernières lois piliers de l'apartheid encore en vigueur qu'étaient la loi sur la classification raciale et celle sur l'habitat séparé.

En juillet 1991, Nelson Mandela est élu président de l'ANC à l'occasion de la première conférence nationale de l'ANC en Afrique du Sud et Oliver Tambo, qui dirigeait l'ANC en exil depuis 1969, devient secrétaire national.

Au début de 1992, des élections législatives partielles virent au désastre pour le Parti national au bénéfice des candidats du Parti conservateur favorable au maintien de l'apartheid. Le président de Klerk, qui avait fait de l'élection générale partielle de Potchefstroom un enjeu national, et qui avait été alors désavoué dans ce traditionnel bastion électoral du parti national, organise alors un ultime référendum auprès de l'ensemble des électeurs blancs pour solliciter leur appui. Il obtient publiquement celui de Mandela, qui cherche par ailleurs à calmer les ardeurs et les impatiences des militants de l'ANC. Le 17 mars 1992, avec 68,7% de oui, de Klerk obtient sans ambiguïté le soutien de l'ensemble de la communauté blanche. Lors de son discours de victoire devant le parlement du Cap, il déclare que les électeurs blancs ont eux-mêmes "décidé de refermer définitivement le livre de l'apartheid".

Les pourparlers s'arrêtent suite au massacre de Boipatong en juin 1992 où Mandela rompt les négociations et accuse le gouvernement de de Klerk de complicité dans ces tueries. Les négociations reprennent cependant en juin 1992 après le massacre de Bisho, les menaces de confrontation sanglante démontrant qu'elles constituent la seule issue pour l'Afrique du Sud.

Les efforts de Nelson Mandela et du président Frederik de Klerk sont reconnus mondialement quand ils reçoivent conjointement le prix Nobel de la paix en 1993 en hommage à "leur travail pour l'élimination pacifique du régime de l'apartheid et pour l'établissement des fondations d'une Afrique du Sud nouvelle et démocratique". Pour le comité Nobel, "le régime de l'apartheid donnait un visage au racisme". Lors de la cérémonie de remise du prix, Nelson Mandela rend hommage à Frederik de Klerk "qui a eu le courage d'admettre qu'un mal terrible avait été fait à notre pays et à notre peuple avec l'imposition du système de l'apartheid". Il demande également au gouvernement birman la libération du prix Nobel de la paix 1991 Aung San Suu Kyi, comparant sa lutte à la sienne.

Quand Chris Hani, un des dirigeants du MK et du Parti communiste sud-africain, est assassiné le 10 avril 1993 par un extrémiste blanc, Janus Walusz, avec la complicité de Clive Derby-Lewis, député du Parti conservateur, on craint que le pays soit à nouveau plongé dans la violence. Nelson Mandela lance un appel au calme au pays par un discours considéré comme présidentiel bien qu'il n'ait pas encore été élu : « Je m'adresse ce soir à tous les Sud-Africains, noirs et blancs, du fond de mon être. Un homme blanc, plein de préjugés et de haine, est venu dans notre pays et a accompli une action si ignoble que notre nation tout entière se situe au bord du précipice. Une femme blanche d'origine Afrikaner a risqué sa vie pour que nous puissions reconnaître et traduire en justice cet assassin. Le meurtre de sang-froid de Chris Hani a créé un choc dans tout le pays et dans le monde... Il est maintenant temps pour tous les Sud-Africains de s'unir contre ceux, de n'importe quel camp, qui espèrent détruire ce pour quoi Chris Hani a donné sa vie : la liberté pour chacun d'entre nous. »

Bien que des émeutes aient lieu après l'assassinat, les négociateurs parviennent à un accord pour fixer les premières élections nationales non raciales du pays à la date du 27 avril 1994, correspondant à l'expiration normale du mandat présidentiel de de Klerk, soit à peine plus d'un an après le meurtre de Chris Hani. Avant les élections, Nelson Mandela doit réussir à éviter un éclatement du pays et une guerre civile en négociant d'une part avec le général Constand Viljoen, chef du mouvement Afrikaner Volksfront (ou Front afrikaner, AVF) fédérant plusieurs organisations politiques conservatrices ou d'extrême-droite, qui réclame la création d'un Volkstaat, c'est à un dire un État "ethniquement pur" pour les Afrikaners, et considère Frederik de Klerk comme un traître, d'autre part avec le roi des zoulous Goodwill Zwelithini kaBhekuzulu qui veut créer son propre État zoulou au Natal.

Les discussions avec Constand Viljoen ont lieu grâce à son frère jumeau qui entretient d'anciennes relations avec l'ANC. La première rencontre a lieu entre Mandela et Joe Modise chef de Umkhoto we Sizwe d'une part, avec les dirigeants de l'AVF, Constand Viljoen et Tienie Gronewald, de l'autre. Pendant trois mois et demi, plus de vingt réunions ont lieu entre l'ANC et l'AVF. Elles aboutissent à un protocole d'accord sur la constitution d'un groupe de travail bipartite pour examiner la possibilité de créer un volkstaat, en contrepartie de quoi l'AVF s'engage à décourager toute action pouvant faire capoter la transition politique. Ce protocole est cependant dénoncé par une partie de l'extrême droite mais aussi par le parti national. C'est l'expédition militaire ratée au Bophuthatswana pour venir en aide à leur allié, le président Lucas Mangope qui refuse de réintégrer le bantoustan dans l'Afrique du Sud, qui convainc Viljoen de se désolidariser de ses alliés du parti conservateur et surtout de l'extrémiste et très peu fiable mouvement de résistance afrikaner. Après avoir joué les intermédiaires entre le président F.W. de Klerk et Lucas Mangope, Constand Viljoen prend unilatéralement la décision d'inscrire, dix minutes avant la clôture des inscriptions, son nouveau parti, le front de la liberté, pour participer aux élections du 27 avril. Voulant rassembler toutes les tendances d'une société divisée par l'apartheid, Mandela propose à Viljoen d'intégrer le gouvernement d'unité nationale.

La campagne pour persuader l'Inkatha de participer aux élections débouche de son côté sur une action commune du président sud-africain F.W. de Klerk et de Mandela qui rencontrent le 8 avril le roi Zwelithini et le prince Mangosuthu Buthelezi. Durant ces entretiens, Mandela propose notamment à Zwelithini de devenir le monarque constitutionnel du KwaZulu-Natal. Après une heure et demi de discussion internes entre Buthelezi et Zwelithini, ce dernier refuse la proposition au prétexte que les demandes liées au roi ne peuvent être séparées de celles de l'Inkatha. L'échec des pourparlers amène le gouvernement à déclarer l'état d'urgence au Natal tandis que l'ANC envisage une option militaire pour faire plier l'Inkatha. Après des perquisitions et d'importantes saisies d'armes et de munitions par l'armée dans les camps d'entraînement de l'Inkatha, Buthelezi réclame une médiation internationale que Mandela et F.W. de Klerk acceptent. Cette médiation est cependant ajournée du fait de la volonté de Buthelezi de modifier le calendrier électoral. De son côté, le roi Goodwill Zwelithini envoie un émissaire auprès de Mandela pour l'informer qu'il est finalement prêt à accepter la proposition mais aussi qu'il craint pour sa propre vie, faisant indirectement référence à Buthelezi. Finalement, après avoir consulté un vieil ami kenyan, le professeur Washington Okumu, Buthelezi accepte, sept jours avant la date du scrutin, de participer aux élections. Selon Colette Braeckman et contrairement à la version des faits relatés par Allister Sparks, c'est Mandela et lui seul qui aurait réussi à convaincre Buthelezi de participer aux élections en persuadant en une heure le roi des Zoulous, Goodwill Zwelithini d'y participer, lui faisant comprendre que s'il suivait Buthelezi il pourrait tout perdre.


Présidence et retraite politique

À la suite des premières élections générales multiraciales du 27 avril 1994 remportées largement par l'ANC (62,6% des voix), Nelson Mandela est élu président de la république d'Afrique du Sud. Lors d'un discours, le 2 mai, il prononce le "free at last" (enfin libre) de Martin Luther King. Nelson Mandela prête serment aux Union Buildings de Pretoria le 10 mai 1994 devant de nombreux responsables politiques étrangers, d'Al Gore à Fidel Castro. Il préside le premier gouvernement non racial du pays, en l'occurrence un gouvernement d'unité nationale entre l'ANC, le Parti national et le parti zoulou Inkatha Freedom Party. Ses deux vice-présidents sont alors Thabo Mbeki (ANC) et Frederik de Klerk (NP). Dans son discours d'investiture, Mandela célèbre la fin de l'apartheid et le retour de l'Afrique du Sud dans la communauté internationale, appelant de ses vœux une nouvelle "nation arc-en-ciel en paix avec elle-même et avec le monde". Il évoque les défis de son mandat que sont la lutte contre la pauvreté et les discriminations, soulignant "qu'il n'y a pas de voie facile vers la liberté". La date du 27 avril devient un jour férié en Afrique du Sud, le jour de la Liberté.

À partir de 1996, Mandela laisse à Thabo Mbeki la gestion quotidienne du pays. En décembre 1997, il quitte la présidence de l'ANC, ce qui permet une passation des pouvoirs en douceur et contribue à la stabilité politique du pays. Comme il s'y était engagé lors de son élection, Nelson Mandela, qui était le plus vieux président, élu à l'âge de 77 ans, n'est pas candidat à un second mandat en 1999. Il se met en retrait de la vie politique, laissant la présidence de la République à Thabo Mbeki après la victoire de l'ANC (66,35% des suffrages) aux élections générales (en progression de  4% par rapport au score de l'ANC en 1994 tandis que le parti démocratique supplante le Nouveau Parti national).

Quand Nelson Mandela quitte le pouvoir à la date symbolique des émeutes de Soweto, il laisse l'image d'un grand résistant et d'un grand chef d'État. Sa retraite n'est cependant pas inactive, il participe à de nombreuses œuvres caritatives et prend position sur de nombreux sujets liés à l'actualité nationale et internationale.


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Politique, initiatives et engagements

De la non-violence à la lutte armée, de Gandhi au Che

Mandela, qui a adhéré dès sa première année d'université à la doctrine de non-violence de Gandhi, continue à lui rendre hommage des années plus tard en se rendant, en 1990, à New Delhi, puis en y retournant en janvier 2007 pour le centième anniversaire de l'introduction de la satyagraha en Afrique du Sud.

Nelson Mandela, dans un essai sur Gandhi, explique l'influence de la pensée gandhienne et son influence sur sa politique en Afrique du Sud : « Il cherche un ordre économique, une alternative au capitalisme et au communisme, et trouve cela dans la sarvodaya basée sur la non-violence (ahimsa). Il rejette la survie du plus apte de Darwin, le laissez-faire d'Adam Smith et la thèse de Karl Marx sur l'antagonisme naturel entre le capital et le travail, et se concentre sur l'interdépendance entre les deux. Il croit en la capacité humaine de changer et utilise la satyagraha contre l'oppresseur, non pour le détruire, mais pour le transformer, afin qu'il cesse son oppression et rejoigne l'opprimé dans la recherche de la vérité. Nous, en Afrique du Sud, avons établi notre nouvelle démocratie de manière relativement pacifique sur la base de ces pensées, que nous ayons été influencés ou non directement par Gandhi. »

Pour l'écrivain sud-africain André Brink, qui a rencontré plusieurs fois Mandela, la non-violence de celui-ci est plus un principe qu'une idéologie. Mandela affirme dans son autobiographie que la non-violence est une stratégie, une décision pragmatique après la revue des différentes options. En cela, il n'y a pas de grande différence avec la pensée de Gandhi : lui aussi a dû peser le pour et le contre, tenir compte de la réalité, de la force du pouvoir en place et des forces opposées, des tensions au sein de la population indienne.

L'absence de résultats de la lutte non violente et le massacre de Sharpeville font passer Mandela à la lutte armée, après qu'il eut essayé de suivre la stratégie gandhienne aussi longtemps qu'il le pouvait. Il exécute d'abord une campagne de sabotage puis, si celle-ci ne suffisait pas, il planifie une guérilla comme dernier recours. Le succès de la révolution cubaine et les ouvrages de Che Guevara qu'il a lus l'inspirent, et il admire le personnage. En 1991, lors d'une visite à La Havane, Mandela dit que « les exploits de Che Guevara dans notre continent étaient d'une telle ampleur qu'aucune prison ou censure ne pouvait nous les cacher. La vie du Che est une inspiration pour tous les êtres humains qui aiment la liberté. Nous honorerons toujours sa mémoire. »

Pouvoir du dialogue et de la réconciliation

Alors que la violence entre le régime de l'apartheid et l'ANC fait de nombreuses victimes, Nelson Mandela, alors en prison, arrive à une autre conclusion que l'extension de la lutte armée pour faire sortir le pays de l'ornière, est le dialogue et la négociation : « Pour faire la paix avec un ennemi, on doit travailler avec cet ennemi, et cet ennemi devient votre associé. »

Pendant une réunion capitale entre l’ANC et les généraux retraités de la South African Defence Force et des services de renseignement, Nelson Mandela déclare que « si vous voulez la guerre, je dois admettre honnêtement que nous ne pourrons pas vous affronter sur les champs de bataille. Nous n’en avons pas les moyens. La lutte sera longue et âpre, beaucoup mourront, le pays pourrait finir en cendres. Mais n’oubliez pas deux choses. Vous ne pouvez pas gagner en raison de notre nombre : impossible de nous tuer tous. Et vous ne pouvez pas gagner en raison de la communauté internationale. Elle se ralliera à nous et nous soutiendra ». Le général Constand Viljoen et Mandela se regardent alors et comprennent la réalité de leur dépendance mutuelle. Pour l'écrivain sud-africain Njabulo Ndebele, l'échange résume l’une des causes de la création de la Commission vérité et réconciliation. Il conclut que, « à la base de tout compromis, il faut que les parties en conflit soient disposées à renoncer à leurs objectifs inconciliables, et tendent ensuite vers un accord qui puisse procurer des avantages substantiels aux uns et aux autres. »

Pour Mandela, la liberté nouvelle ne doit pas se faire aux dépens de l'ancien oppresseur, autrement cette liberté ne servirait à rien : « Je ne suis pas vraiment libre si je prive quelqu'un d'autre de sa liberté. L'opprimé et l'oppresseur sont tous deux dépossédés de leur humanité. »

C'est la garantie donnée aux Blancs qu'ils ne deviendraient pas à leur tour opprimés une fois que la majorité noire aurait pris le pouvoir qui permet aux négociations d'aboutir. « La vérité, c’est que nous ne sommes pas encore libres ; nous avons seulement atteint la liberté d’être libres, le droit de ne pas être opprimés […]. Car être libres, ce n’est pas seulement se débarrasser de ses chaînes ; c’est vivre d’une façon qui respecte et renforce la liberté des autres. »

Le dialogue n'implique pas seulement de négocier avec son ennemi, mais aussi de ne pas couper le contact avec d'anciens amis souvent condamnés par la communauté internationale. En 1998, Nelson Mandela rappelle au président Bill Clinton que, à l'époque où les États-Unis soutenaient l’apartheid, d’autres pays aidaient la lutte contre la ségrégation raciale. Mandela lui explique que « l’un des premiers chefs d’État que j’aie invités dans ce pays a été Fidel Castro… et j’ai aussi invité le frère Mouammar Kadhafi. Je fais cela à cause de notre autorité morale, qui nous dit que nous ne devons pas abandonner ceux qui nous ont aidés aux moments les plus sombres de notre histoire ».

Ubuntu, « nous sommes les autres »

Nelson Mandela adhère à l'éthique et la philosophie humaniste africaine d'Ubuntu, avec laquelle il a été élevé. Ce mot des langues bantoues non traduisibles directement, exprime la conscience du rapport entre l'individu et la communauté et est souvent résumé par Mandela avec le proverbe zoulou qu'"un individu est un individu à cause des autres individus" ou comme défini par Desmond Tutu, "mon humanité est inextricablement liée à ce qu'est la vôtre". Cette notion de fraternité implique compassion et ouverture d'esprit et s'oppose au narcissisme et à l'individualisme. Mandela explique lui-même cet idéal dans une vidéo pour le système d'exploitation libre du même nom : « Respect. Serviabilité. Partage. Communauté. Générosité. Confiance. Désintéressement. Un mot peut avoir tant de significations. C'est tout cela l'esprit d'Ubuntu. Ubuntu ne signifie pas que les gens ne doivent pas s'occuper d'eux-mêmes. La question est donc, est-ce que tu vas faire cela de façon à développer la communauté autour de toi et permettre de l'améliorer ? Ce sont les choses importantes dans la vie. Et si on peut faire cela, tu as fait quelque chose de très important qui sera apprécié. »

Ubuntu a marqué la constitution de 1993 et la loi fondamentale de 1995 sur la promotion de l’unité nationale et de la réconciliation. Quand il a créé la ligue de jeunesse de l'ANC en 1944, le manifeste du mouvement souligne que, « à l'inverse de l'homme blanc, l'Africain voit l'univers comme un tout organique qui progresse vers l'harmonie, où les parties individuelles existent seulement comme des aspects de l'unité universelle ».

Ubuntu est considéré par Nelson Mandela comme la philosophie d'aider les autres mais aussi de voir le meilleur en eux, principe qu'il applique tout au long de sa vie : « les gens sont des êtres humains, produits par la société dans laquelle ils vivent. Vous encouragez les gens en voyant ce qui est bon en eux ». C'est également pour lui une notion historique, l'invasion des colons blancs qui dépossèdent le peuple Xhosa de ses terres et de sa société démocratique coïncidant avec la perte de l'ubuntu ancestra.

Lutte contre la ségrégation raciale, l'oppression et la pauvreté

Opposé à la domination d'une ethnie sur une autre, comme il l'avait déclaré à Rivonia, Nelson Mandela condamne en 2001 certaines personnalités noires qui font des remarques racistes sur la minorités des indiens, et s'inquiète de la "polarisation raciale" de la politique qui provoque la peur des minorités. Appelant l'ANC à régler la situation, il blâme au passage l'organisation, soulignant que "certains commentaires de certains dirigeants de l'ANC n'avaient pas amélioré la situation". Il condamne également les émeutes contre les immigrés qui ont lieu dans tout le pays en 2008 : « Rappelez-vous l'horreur de laquelle nous venons ; n'oubliez jamais la grandeur d'une nation qui a réussi à vaincre ses divisions et à arriver où elle est ; et ne vous laissez jamais à nouveau entraîner dans cette division destructrice, quels qu'en soient les enjeux. »

Pour Nelson Mandela, l'oppression découle du racisme : « Un homme qui prive un autre homme de sa liberté est prisonnier de la haine, des préjugés et de l'étroitesse d'esprit. »

Il compare l'injustice de la pauvreté et des inégalités à l'apartheid : « La pauvreté massive et les inégalités obscènes sont des fléaux de notre époque qui ont leur place à côté de l'esclavage et de l'apartheid. » Lors d'un discours pour la réception du prix Ambassadeur de la conscience remis par Amnesty International, Nelson Mandela déclare que « vaincre la pauvreté n'est pas un geste de charité. C'est un acte de justice ». En 2000, pour le dixième anniversaire de sa libération, il mentionne encore que « personne ne pourra se reposer en paix tant que des gens seront courbés par le poids de la faim, des maladies, du manque d'éducation, et tant que des millions d'autres personnes à travers le monde vivront dans l'insécurité et la crainte quotidienne. ».

La Commission Vérité et Réconciliation

Conformément aux négociations de la période de transition, une commission de la vérité et de la réconciliation, présidée par l'archevêque anglican et prix Nobel de la Paix Desmond Tutu, est créée pour recueillir le récit des exactions et des crimes commis sous l'apartheid par le gouvernement, les forces de sécurité mais également par les mouvements de libération comme l'ANC. Pour Desmond Tutu, « sans pardon, il n'y a pas d'avenir, mais sans confessions, il ne peut y avoir de pardon ». L'objectif affiché est que, dans une sorte de catharsis, les personnes et communautés blessées par les événements passés du pays se voient ainsi offerte la possibilité de confronter différentes lectures du passé pour mieux tourner une page historique douloureuse. Les coupables de violence sont encouragés à se confesser, une amnistie étant offerte en cas d'aveux. En l'absence de confession ou de refus de se présenter devant la commission, des poursuites judiciaires peuvent être engagées si les autorités ont suffisamment de preuves pour engager une procédure. Sur le plan judiciaire, la peine de mort, dont l'application était suspendue, est abolie par le parlement.

Si des policiers, soldats mais aussi des activistes anti-apartheid ou des citoyens ordinaires confessent des crimes, peu de responsables de haut niveau comparaissent devant la commission. L'ancien ministre de la Loi et de l'Ordre Adriaan Vlok accepte certes de comparaître et de se repentir, mais l'ancien président P.W. Botha et le vice-président Thabo Mbeki refusent. Pour montrer l'exemple, Nelson Mandela détaille les exactions de l'ANC, notamment en Angola dans les années 1970. Il admet par la suite que, dans sa lutte contre l'apartheid, l'ANC avait aussi violé les droits de l'homme ; il est d'ailleurs critique vis-à-vis de ceux de son propre parti qui essayent de supprimer des éléments des rapports de la commission allant dans ce sens142. Le processus de la Commission Vérité et Réconciliation a parfois laissé un goût amer pour les vingt mille victimes de l'apartheid ayant témoigné, des inculpés comme Wouter Basson surnommé "docteur la mort" étant acquitté, et le versement des indemnisations prenant des années. Malgré cela, la commission vérité et réconciliation et la méthode Mandela de "dialogue sans exclusion" font école en Afrique.

La politique de réconciliation nationale

Prônant la réconciliation nationale, Mandela se rend à Orania pour rencontrer la veuve d'Hendrik Verwoerd et organise une tea party à Pretoria réunissant les épouses des anciens Premiers ministres et présidents du pays avec les épouses des anciens prisonniers de Robben Island. Mandela encourage les Sud-Africains noirs à soutenir l'équipe de rugby des Springboks lors de la coupe du monde de rugby 1995 qui a lieu dans le pays. Après la victoire, Mandela présente le trophée au capitaine de l'équipe François Pienaar, un Afrikaner. Mandela porte le maillot avec le numéro de Pienaar, et l'événement est vu comme un symbole de la réconciliation entre les Noirs et les Blancs d'Afrique du Sud.

Des critiques ont été émises au sein de l'ANC pour sa politique de pardon et de réconciliation envers les blancs sud-africains : son soutien des Springboks a été à peine toléré par certains de ses partisans noirs, tout comme sa visite dans le village afrikaner ultra conservateur d'Orania où les Noirs ne sont pas admis, pour visiter la veuve du créateur des lois les plus injustes de l'apartheid. De leur coté, les Afrikaners de ce village voyaient dans la réconciliation une façon d'éliminer la culture des Boers.

Pour Mandela, aucune autre politique n'était cependant possible, notamment parce que les généraux et l'extrême-droite blanche pouvaient faire dérailler tout le processus de pacification, notamment le scrutin de 1994. Sa politique n'a jamais été remise en cause par l'ANC. Cette réconciliation est considérée comme un succès par la communauté internationale qui a permis d'éviter une guerre civile entre Blancs et Noirs.

La reconstruction économique

Nelson Mandela se consacre d'abord à la réconciliation et à la création d'une nouvelle identité nationale sud-africaine, laissant la responsabilité de l'économie à un ministre et un gouverneur de la banque centrale blancs, avant d'en charger Thabo Mbeki. Le gouvernement d'union nationale entame, dès 1994, le programme de reconstruction et de développement (RDP) pour combattre les conséquences socio-économiques de l'apartheid, comme la pauvreté et le grand manque de services sociaux, des problèmes qui requièrent, selon le gouvernement, un environnement macroéconomique plus fort. L'amplitude du programme est comparée à celle du New Deal mis en place par le gouvernement américain lors de la Grande Dépression et il est soutenu par tous les partis politiques.

Entre 1994 et début 2001, selon le gouvernement sud-africain, plus d'un million cent mille maisons à bas coût pouvant bénéficier de l'aide gouvernementale ont été construites, accueillant cinq millions de Sud-Africains sur les douze millions et demi mal logés. Entre 1994 en 2000, quatre millions neuf cent mille personnes, pour la plupart habitant les anciens homelands, bénéficient d'un accès à l'eau potable et un million sept cent cinquante mille foyers sont raccordés au réseau électrique, la proportion de foyers ruraux avec l'électricité passant de 12 à 42%. En 1999, trente-neuf mille familles ayant bénéficié de la réforme agraire se partagent trois mille cinq cent cinquante kilomètres carrés. Selon le gouvernement, en quatre ans, deux cent cinquante mille personnes ont reçu des terres. D'avril 1994 à fin 1998, cinq cents nouvelles cliniques donnent un accès aux soins à cinq millions de personnes ; à partir de 1998, un programme de vaccination contre la poliomyélite-hépatite immunise huit millions d'enfants en deux ans. La construction de routes, égouts ou réservoirs donne du travail à deux cent quarante mille personnes pendant cinq ans. Le RDP est cependant critiqué pour la faible qualité des maisons construites dont 30% ne respectent pas les normes, un approvisionnement en eau dépendant beaucoup des rivières et des barrages et dont la gratuité pour les ruraux pauvres est coûteuse. À peine 1% des terres envisagées par la réforme agraire a été effectivement distribué.

L'aile gauche marxiste de l'ANC dès 1994 remet en cause les choix économiques pris par le gouvernement Mandela pour rassurer les intérêts économiques nationaux et étrangers. Tout changement économique et social radical avait ainsi été écarté conformément aux négociations constitutionnelles. Les partisans des nationalisations et des redistributions des richesses étaient déçus. Il lui est aussi reproché de ne pas avoir investi massivement dans un programme de travaux publics pour transformer l'économie durant sa présidence, de peur de paraître communiste, et d'avoir plutôt opté pour un plan de construction de logements financé par des banques privées sud-africaines : celles-ci n'ayant pas d'idéal social n'ont pas accordé de financements à des emprunteurs noirs et pauvres.

Une nouvelle constitution

En 1995, la constitution transitoire de 1993, élaborée pendant les négociations pour mettre fin à la domination politique blanche, est remplacée par une nouvelle constitution, adoptée au parlement par la quasi unanimité des députés de l'ANC et du parti national. Peu de temps après, le 30 juin 1996, les ministres du Parti national quittent le gouvernement d'union nationale pour entrer dans l'opposition. Des lois établissent la discrimination positive destinée à favoriser l'intégration économique des Noirs.

La fondation Nelson-Mandela

Pour continuer de lutter pour les valeurs qui lui tiennent à cœur, il crée un fond d'aide à l'enfance en 1994 et la fondation Nelson-Mandela en 1999 pour favoriser l'éducation, le devoir de mémoire, et l'une de ses priorités, la lutte contre le sida (Mandela, après avoir pris conscience de l'étendue du problème, eut à cœur de rattraper l'inefficacité de sa première politique de lutte contre le sida). La fondation est financée en partie par une série de concerts internationaux, les concerts 46664 (matricule du prisonnier Mandela à Robben Island).

Le conseil des Global Elders

Le 18 juillet 2007, à l'initiative du milliardaire Richard Branson et du musicien Peter Gabriel, Nelson Mandela, Graça Machel et Desmond Tutu organisent à Johannesburg une assemblée de dirigeants influents du monde entier qui veulent contribuer, à l'aide de leur expérience et de leur sagesse, à résoudre les problèmes les plus importants de la planète. Nelson Mandela annonce la formation de ce conseil des Global Elders (les anciens, ou sages, universels) dans un discours lors de son quatre-vingt-neuvième anniversaire. Desmond Tutu est président du conseil et ses membres fondateurs incluent également Kofi Annan, Ela Bhatt, Gro Harlem Brundtland, Jimmy Carter, Li Zhaoxing (ministre chinois qui quittera rapidement le groupe), Mary Robinson et Muhammad Yunus (le fondateur bengladeshi du micro-crédit).

Mandela explique que « ce groupe peut parler librement et avec audace, travaillant aussi bien de manière publique que de manière officieuse sur toutes sortes de mesures qui doivent être prises. Nous travaillerons ensemble pour soutenir le courage là où il y a la peur, pour encourager la négociation là où il y a le conflit, et donner l'espoir là où règne le désespoir ».
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#3


A Nelson Rolihlahla Mandela,
Fils du peuple Xhosa,
Père d'une Nation,
Conscience du Monde


Tout ce que je ne savais pas de Mandela

J'avais 4 ans lorsque Nelson Mandela fut condamné au procès de Rivonia et emprisonné à Robben Island. C'était en 1964. J'ai grandi dans une banlieue communiste, et me suis habitué à entendre le nom de Nelson Mandela (puis celui d'Angela Davis, et d'autres). Comme aucune information ne nous parvenait pour nous dire qui était cet homme, je finissait par imaginer que ce n'était qu'un agitateur communiste peut-être même coupable de délits de droit commun, qui s'est fait emprisonner. Dix-huit ans plus tard, lorsque Mandela quitte sa prison, ma conscience politique était à peine plus développée et mes préoccupations plus proches de la France que de l'Afrique du Sud. Le Parti Communiste avait été pratiquement le seul à manifester pour la libération de Mandela, et ma méfiance vis-à-vis du Parti n'avait fait que grandir : je n'accordais guère d'intérêt ou de crédit à un parti qui défendait Staline et justifiait la dictature soviétique, l'oppression des peuples et l'ingérence militaire.

Je n'ai découvert que fort tard qui était Nelson Mandela, l'immensité de la personne, l'intelligence et l'humanisme de ses actions. L'essentiel était déjà joué, il était libéré et déjà (ou enfin !) président d'Afrique du Sud. Je ne peux qu'aujourd'hui que reprendre le flambeau, tenter à ma manière de continuer ce qu'il a initié, en commençant par le faire connaître au travers ces quelques pages.

Mandela fait maintenant partie de ces quelques personnages qui me permettent encore de croire en l'être humain. Tel un maître ou un père, il me parle, m'inspire, me sort de mon confort quotidien d'habitant de pays riche pour me rappeler que le monde existe, et que si l'on n'y prend garde, celui-ci est vite la proie de gens qui ne le méritent pas et le transforment en un lieu où il ne fait pas bon vivre, où liberté et paix existent seulement dans le monde des Bisounours (voir plus loin pour comprendre l'allusion).


Les noms de Mandela

Les noms de Mandela ne sont pas anodins. Ils reflètent ce que ses anciens ont projeté en lui de sa naissance à son âge d'homme, ils témoignent ensuite ce que ses proches ont reçu de lui, de la façon dont ils le considéraient.

Rolihlahla : c'est le prénom que son père lui donna, à sa naissance, un nom isiXhosa qui signifie "enlever une branche d'un arbre" ou, plus familièrement, "fauteur de troubles". Que n'y a-t-il davantage de fauteurs de troubles de cet acabit pour faire tomber les branches mortes ou putréfiées de l'arbre de l'humanité...

Nelson : son intitutrice , Miss Mdingane, lui donna ce prénom anglais dès le premier jour d'école, comme c'était la coutume, dans une bonne partie du Commonwealth, car les anglais avaient souvent des difficultés à prononcer les noms indigènes. C'est le prénom que tout le monde lui connaît, et c'est le seul à n'avoir aucune signification.

Dalibhunga : c'est le nom qui lui fut donné à l'âge de 16 ans, après son initiation, le rite traditionnel Xhosa de passage à l'âge d'homme ; il signifie “créateur/fondateur du conseil” ou “convocateur du dialogue” ; ses anciens avaient-ils pressenti quelque chose du destin du jeune Mandela ?

Madiba : c'est le nom de clan de Mandela, bien plus important qu'un simple surnom, car il réfère aux ancêtres dont la personne descend ; Madiba était le nom d'un chef Thembu du Transkei au 18ème siècle ; c'était donc vis-à-vis de Mandela à la fois une marque de politesse, mais aussi de respect, que ses proches compagnons utilisaient souvent.

Tata ou Dada :  ce mot isiXhosa signifié “père” et est une marque d'affection et de tendresse que beaucoup de sud-africains utilisent pour parler de Mandela, quel que soit leur âge.

Khulu : Mandela est souvent appelé ainsi, ce qui signifié grand, primordial, "le Grand"  c'est aussi une forme raccourcie du mot isiXhosa “uBawomkhulu” pour “grand-père”.


La pensée de Mandela

Mandela n'était pas un idéologue : il ne croyait dans le communisme pas plus que dans le capitalisme, il était pragmatique. D'un pragmatisme ne signifie en rien opportunisme ou compromission.

Ses valeurs étaient claires au départ et n'ont cessé de s'affirmer au fil de sa longue et âpre expérience de la réalité. Déjà jeune étudiant, ses idées visaient plus loin que sa propre existence ou que les intérêts d'un petit groupe ou d'un seul peuple. Ses aspirations étaient plus larges. C'est ce qui me fait m'interroger sur la valeur de la culture Xhosa (prononcez "khosa"), les cultures d'Afrique du Sud, la vie intellectuelle dans les milieux noirs et l'héritage spirituel de Mandela. Les occidentaux s'enorgueillissent de leurs intellectuels et de leurs philosophes, et pensent aisément que les autres peuples (Africains, Latino-Américains, Australiens, population du Pacifiques...) sont quasiment dépourvus de toute intelligence du monde, de toute pensée élaborée comparable aux élucubrations philosophiques pourtant souvent si stériles de nombre de nos "penseurs". La réalité est toute autre, et Nelson Mandela, en tant que vecteur de la culture Xhosa et de la réflexion des noirs d'Afrique du Sud, en est la brillante démonstration.

Mais avoir des convictions et un idéal, cela doit juste guider l'action, et non l'entraver. Les convictions et l'idéal de Mandela allaient bien évidemment trouver dans la résistance non-violente de Gandhi une source d'inspiration pour l'action. Mais le contexte est très différent : en Afrique du Sud, le gouvernement de Botha bénéficie de la bienveillance des autres pays, quand il ne s'agit pas de leur soutien (à commencer par les Etats-Unis et la CIA, dont l'objectif est de lutter contre les forces communistes ou révolutionnaires, ainsi que de préserver cette manne exceptionnelle de ressources minières qu'est le pays) ; en Afrique du Sud, il n'y a pas, comme en Inde, quelques centaines de milliers d'Anglais contre... quelques centaines de millions d'Indiens, mais 20 millions de noirs africains pauvres et dépourvus de moyens contre 4 millions de blancs riches, bien organisés et bien armés. La résistance passive n'a pas apporté les résultats escomptés. Pire, elle s'est achevée dans le sang, et Mandela a alors compris que le régime n'hésiterait pas à utiliser la répression la plus barbare contre la non-violence. Lorsque Mandela opte pour la lutte armée, ce n'est ni de gaieté de coeur, ni en renonçant à ses principes. La lutte armée doit se faire contre les biens, contre les infrastructures, il s'agit de sabotage industriel et économique, mais pas d'attentat contre les personnes, et l'objectif reste de faire qu'il n'y ait pas de victimes. Mentionnons par exemple qu'au moment où le gouvernement de Botha alerte la population contre la violence des noirs, la seule victime des sabotages précédents était un noir, l'auteur même du sabotage. Faire peur à une population pour pouvoir la manipuler et la liguer contre une autre, cela vous évoque quelques chose...? Je ne sais pas quels auront été finalement les fruits de cette lutte armée, ou plutôt si le bilan en a été celui espéré. Cela aura en tout cas attiré l'attention du monde sur ce qui se passait en Afrique du Sud, jusqu'à ce que certaines consciences découvrent que dans le monde, racisme et violence ont non seulement des organisations, mais même un pays et des lois pour s'épanouir en toute impunité. La lutte armée de l'ANC n'a pas été pour Nelson Mandela un credo, mais le seul moyen d'agir, dont il ne souhaitais que l'abandon. La "Freedom Chart (Charte de la Liberté)" de l'ANC fut rédigée en 1955, et resta l'objectif de Mandela, au-delà de tout intérêt partisan et de toute vindicte. Ce beau texte montre que l'objectif de l'ANC n'était pas de se venger des blancs, de les exterminer ou de les chasser du pays, mais de vivre en paix dans un pays démocratique et multi-ethnique. C'est pourquoi la diffusion de ce texte fut interdite par les gouvernements de l'apartheid : il aurait pu changer la vision que les blancs avaient des noirs, et démontrer que leur peur était pour l'essentiel une création de leur gouvernants, exactement comme la peur et la haine du juif chez les allemands fut pour l'essentiel orchestrée par Hitler.

Mandela a élevé au plus haut niveau la claivoyance, la capacité à se mettre à la place de l'autre et de comprendre son point de vue et ses mobiles, à jauger les forces en présence et leur évolution. En même temps, son humilité est réelle, et s'exprime entre autres dans son autobiographie, "A long way to freedom" ("Un long chemin vers la liberté), où il évoque ses choix et aussi ses erreurs. Alors que pour la plupart des hommes politiques, l'engagement n'aboutit qu'à l'idéologie et à l'ostracisme, pour Mandela, l'action a été un moyen d'éprouver ses idées et d'ouvrir son esprit.

Il a compris (mais peut-être le savait-il dès le départ) que seule l'éducation est la solution globale et durable aux problèmes humains, qu'ils soient politiques ou économiques, que tous les autres moyens ne sont que des solutions à court terme, peut-être utiles, voire nécessaires, mais contextuelles.


Les actions de Mandela

Agir contre ce qui est intolérable sans commettre l'intolérable, combattre la haine sans y sucomber. Progresser et s'ouvrir alors que tout ou presque lui barrait la route ou l'enfermait. Persister dans ses convictions jusqu'à refuser tout compromis, même en vue de sa libération, ou au risque de rompre avec ses anciens camarades ou ses proches. Ce sont les tours de force dont il a été capable.

Après avoir tenté la non-violence, il s'est inspiré de la lutte armée et de la guerilla d'Ernesto Guevara pour forcer le changement, en s'en prenant aux biens plutôt qu'aux personnes, aux institutions plutôt qu'aux individus, en sabotant les installations, équipements, locaus, en un mot l'économie, afin de toucher la majorité blanche dans ses intérêts. Victime de de ségrégation, de répression, d'humiliation, de punition, il aura cotoyé des personnages capables d'action violente et radicales sans tomber dans l'écueil de la violence et de l'extrémisme. Une fois au pouvoir, il pronera une réconciliation nationale au lieu du lyncher les coupables, sans exclure quiconque de la construction de la nouvelle Afrique du Sud, au risque d'être incompris même de ses proches, de ses anciens compagnons ou de sa propre famille, au risque de devenir impopulaire !

Il mettra à profit ses 27 années de prison pour se cultiver, apprendre, progresser, réfléchir. Il apprendra même l'Afrikaner, la langue du groupe oppresseur, eu vue de comprendre ce que pensent ses enemis et de pouvoir dialoguer avec eux. Il crée avec d'autres prisonniers ce qu'on appelera "l'université Mandela", moyen d'échange des connaissances et des réflexions entre prisonniers. Il transformera un lieu de souffrance et de punition en lieu de culture et d'humanité. Enfermé dans une cellule exigüe, sur une île, pendant 18 ans, il va défier par sa seule existence le pouvoir en place, jusqu'à devenir le prisonnier le plus encombrant qu'un régime ait jamais connu. Après plus de vingt ans de prison, pour faire croire à l'opinion mondiale que le gouvernement sud-africain est prêt à négocier, il lui est proposé de troquer sa nouvelle prison contre une assignation à résidence dans son bantoustan du Transkei moyennant l'abjuration signée de son militantisme et de son combat, en sachant bien sûr que Mandela n'accepterait pas. Il ne pouvait en effet accepter d'être libre alors que son peuple restait dans les fers.

Ajoutons à cela tout ce qu'il a initié une fois président, pour permettre une vie plus décente aux plus pauvres, l'éducation pour tous. Le discours libre et indépendant qu'il a su tenir face aux plus grandes puissances. Les initiatives en vue d'une gouvernance humaniste de la planète, comme le conseil des Global Elders : même si on n'en attend toujours des retombées concrètes, le seul fait de ne plus penser les problèmes humains au niveau d'un pays, d'un groupe de pays, d'un continent, mais nécessairement au niveau mondial est en soi une avancée formidable : pour le moment, seuls  financiers ont une vision globale du monde, ce en vu d'accroître leur pouvoir et leur profit. Seule une autre vision globale du monde, humaniste celle-là, peut contrecarrer les intérêts des maîtres du monde et promouvoir un autre idéal pour nos sociétés.

Peu d'hommes auront autant fait de leur existence, et surtout, car les gens actifs ne manquent pas, dans le sens de l'humanité et à long terme, et non dans celui de l'économie ou de la finance et à brêve échéance.



Les espoirs de Mandela

Le rêve le plus achevé de Mandela est surement celui d'un monde dirigé par des élites politiques éduquées et conscientes du monde et non dominées par des intérêts locaux, encourageant la peur et la haine de l'autre. Un monde dont la grande misère disparaît et dont l'écart entre les plus riches et les plus pauvres diminue, au lieu de s'accroître de façon indécente. Un monde dont les habitants vivent libres, en ayant droit à l'éducation, et dans le respect mutuel de leur identité, quelles que soit leurs origines, leur religion ou leur couleur de peau.

En écrivant cela, je me souviens alors un dirigeant dire, lors d'une réunion "nous ne sommes pas dans le monde des Bisounours" (= Calinours au Canada, Care Bears aux Etats-Unis). Même si cette expression était employée dans un contexte local et pour évoquer les contraintes propres à l'entreprise dans laquelle je travaille et au contexte économique actuel, ce n'était pas la première fois que j'entendais ce genre d'argument, et j'avais déjà remarqué avec quelle facilité celui-ci était invoqué par les dirigeants pour légitimer leur décisions et leurs actions. C'est vrai que pour des dirigeants uniquement soucieux de leur carrière et de leurs intérêts, toute vision politique un peu holistique du monde, impliquant une rupture dans les habitudes et les modes de pensée en vue de faire progresser l'humanité, cette vision dérange, aussi mieux vaut la caricaturer, la réduire à un rêve infantile et irréaliste. Moyennant quoi l'on peut légitimer n'importe quelle action sociale, politique ou économique, au nom du "réalisme". De ce réalisme qui projette nos sociétés dans les crises financières et économiques que personne ne sait ni prévoir ni résoudre, et dont la logique conduit avec certitude le monde à la faillite par l'endettement sans cesse croissant, par l'épuisement des ressources, par les déséquilibres rapides qui se manifestent toujours plus dans le monde. Tout cela pour quelques intérêts locaux et éphémères, pour un bénéfice temporaire, des "chiffres positifs" et une promotion de carrière à la clef. Peu importe les conséquences pour le reste du monde et pour l'avenir... Qui est réaliste et qui est à côté de la réalité ?

Oui, Mandela a un espoir qui, si on le résume, paraît idéaliste. Mais le monde que nous vivons n'est-il pas le fruit des idéalismes qui nous ont précédés ? Et les réalisations de Mandela sont là pour nous montrer que ce n'est pas de l'idéalisme, mais bien du pragmatisme, du réalisme. C'est la seule façon possible, viable de construire le monde. Dans une société dirigée de façon intransigeante par des blancs vivant dans la peur du chaos ou de la guerre civile avec les populations noires qu'ils ont asservies, Mandela a su rassurer l'économie et garder les entreprises, il a su rendre réaliste une cohabitation pacifique entre des populations qui 20 ans auparavant n'envisageaient que la haine et la violence des lois ségrégationnistes ou de la révolte armée. Il a encouragé la scolarisation et l'éducation, facilité le logement et la santé pour le plus grand nombre. Ce sont des faits, et ils n'ont pu advenir que parce qu'un homme, parfois soutenu par certains, mais souvent bien seul au milieu des autres, a eu cet idéal et l'a défendu sans faillir.


L'héritage de Mandela

Mandela fut lui-même héritier. De ses ancêtres africains qui lui ont transmis une sagesse qu'il a su recevoir et comprendre, et dont l'Ubuntu est un aspect essentiel. Des débats, réflexions et idées qui animaient les mouvements politiques noirs d'Afrique du Sud et bien sûr l'ANC. De ses inspirateurs, Gandhi, Guevara et d'autres encore, qui lui ont permis de se repérer et d'agir dans une situation où la plupart d'entre nous n'opteraient qu'entre résignation et violence, désespoir, peur ou haine.

Et son héritage n'est pas moins grand. Le fait que celui-ci se transmette, que nous soyons capable de le recevoir est une autre affaire. Surtout qu'il est facile de dénigrer la personne et ses actions, de pointer ses erreurs (qui n'en a jamais commis ?) ou ses échecs (ceux qui n'agissent jamais n'échouent jamais). Mandela n'était pas Dieu tout puissant, c'était même exactement l'inverse : il a dû composer avec les forces puissantes qui lui étaient opposées, tant au sein de la communauté noire que de la communauté blanche, tant dans les entreprises et lobbies de son pays que dans les grandes puissances internationales, Etats-Unis en tête. Rappelons que les Etats-Unis ont toujours soutenu le Parti National, le régime de l'apartheid des président Botha et de Klerk, avant de convenir que le vent avait tourné, et que l'on pouvait maintenant traiter avec Mandela qui n'était plus l'ennemi communiste.

Il a largement contribué à mettre fin à l'apartheid en Afrique du Sud : certes ce régime était condamné à plus ou moins long terme, mais le nombre d'années qui lui restaient à perdurer était indéterminé, et plus incertain encore était l'après apartheid, dans un continent ou les guerres civiles étaient presque partout. Le seul fait d'avoir su rendre possible la cohabitation des diverses populations qui composent le pays, sans passer par une guerre civile, en évitant le désastre économique et en contribuant à changer les mentalités est déjà un exploit, une réussite bien improbable sur laquelle personne n'aurait misé. Mandela n'a cessé d'étendre sa vision, de sa condition à celle de son peuple, de son peuple à son pays, de son pays à l'Afrique et surtout au monde. Une fois au pouvoir et les principaux problèmes du pays en voie de règlement, il n'a cessé d'intervenir comme médiateur dans les conflits, ou comme soutien voire initiateur de causes humanistes.

Le fait que cet héritage se transmette, que nous soyons capable de le comprendre, de le recevoir et de le faire fructifier est une autre affaire, cela dépend plus maintenant de notre valeur que de la sienne : arroser un sol stérile de la meilleure eau ne fait jaillir ni jardin ni forêt.


La lumière peut aussi être noire !

Mandela fut un homme politique immense, un géant, le contraire de tous ces cloportes qui envahissent notre univers politique et se disputent le pouvoir dans de nombreux pays du monde, en Europe, en France. Il fut un homme politique cultivé, clairvoyant, désintéressé, voyant bien sûr au-delà de lui-même et de ses proches, mais même au-delà de son peuple et de son pays. Il savait que la vie d'un enfant de Soweto est liée à ce qui se passe de l'autre côté de la planète, que la défense de la liberté en Afrique du Sud peut avoir des répercussions pour des individus ou des peuples opprimés à l'autre bout de la terre, que le destin de chaque homme dépend de ce qui advient et se décide au niveau mondial. Pour cela, le prix "Conscience Planétaire" lui est décerné par le Club de Budapest en 2004, et il participe à la création des "Global Elders" en 2007, conseil de sages dont le but est de contribuer à résoudre les problèmes les plus importants de la planète.

Nous savons déjà que l'avenir du monde, des divers point de vue écologique, économique, social et humain, sera incertain, voire difficile. Si nous laissons s'éteindre une telle lumière, l'avenir sera sombre, très sombre.
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