Les "irritants" m'irritent !
#1
Vous allez me dire que c'est bien normal, c'est même un peu pour cela qu'on les nomme ainsi.

Eh bien non, ce n'est pas normal ! Voici maintenant les entreprises dotées d'un nouveau concept, un concept qui va de pair avec le management nouveau qui s'installe peu à peu dans toutes les grandes entreprises, puis dans les plus petites dès lors qu'elles sont rachetées par des plus grandes. Plutôt que de management, je devrais même parler plus généralement d'organisation du travail, tant cela implique jusque les employés, et notamment ceux qui sont au contact des clients.

Ce terme désigne, dans le travail, tout ce qui agace, énerve, insupporte, contrarie, fâche, horripile, courrouce... Derrière cet unique terme sont maintenant subsumées des réalités les plus différentes entre elles, le seul point commun étant vaguement l'effet produit.

C'est trop gros. Comment ne pas penser à cette bande dessinée pour enfants née en 1958, Pifou ? Le personnage principal en est Pifou, un jeune chien qui ne s'exprime que par 2 onomatopées : "glop" quand il est content, "pas glop!" quand il n'est pas content.


Pifou, précurseur de la nouvelle organisation du travail

Après des millénaires de bêtise et d'incompétence, l'entreprise moderne progresse enfin et propose des schémas de pensée ô combien intéressants à ceux qui sont en charge de la guider et de la faire fonctionner, elle invite nos manageurs et nos employés à se centrer sur leur propre état émotionnel forcément un peu binaire et à adopter la conceptualisation ô combien subtile qui en découle.

Fini les erreurs, les retards, les défauts, les incompréhensions, les conflits, les réclamations, les accidents, les impromptus, en bref, fini les problèmes, vive les "irritants" !

Un nouveau concept est né. On va pouvoir vendre de nouveaux livres, de nouvelles formations. Mais ce n'est pas qu'un coup de marketing. C'est bien plus profond. Ce nouveau concept colle parfaitement avec ce à quoi on destine les nouveaux acteurs de la nouvelle entreprise. Il s'en suit toute une méthodologie pour "traiter les irritants", pour les orienter vers de nouveaux comportements censés soigner l'irritation.

Une fois gommées les différences profondes entre tout ce qui peut être source d'irritation pour ne conserver que le sentiment de dérangement et contrariété dans la mission qui est confiée, une fois que toutes ces sources les plus différentes entre elles sont subsumées derrière la même catégorie négative, sous le même mot, l'acteur va inévitablement traiter les effets plutôt que les causes, s'adapter à l'organisation plutôt que la changer. Lorsqu'il aura appris à traiter ces "irritants", il aura le sentiment d'avoir une prise sur la réalité, de pouvoir trouver des solutions à ses problèmes quotidiens, un peu comme la personne en colère suite à une conversation impossible avec un serveur vocal jetant son téléphone par terre : ça ne fait pas avancer le Schmilblick, mais ça défoule, pendant quelques secondes, on a le sentiment de pouvoir faire quelque chose. Manageur et employé vont mettre en œuvre des solutions qui bien sûr ne changeront rien sur l'essentiel, voire ne feront que déplacer le problème, mais qui les distrairons pendant un temps de ce qui devrait être au centre de leur attention : l'organisation aberrante du travail qui actuellement débouche directement sur les conséquences allant de ces "irritants" aux RPS, "risques psycho-sociaux", démotivation, burn out, suicides, en passant par la dégradation de la qualité des produits et services en dépit de technologies les plus sophistiquées qui bien sûr devraient permettre bien mieux.

La nouvelle organisation du travail qui se met en place est précisément aujourd'hui ce qui génère la plupart des "irritants", des problèmes de management à ceux des relations avec les clients en passant par les problèmes de communication et de collaboration. Il faut donc trouver un moyen pour détourner l'attention, faire en sorte que l'on se centre sur les effets plutôt que les causes, sur les causes immédiates plutôt que sur les causes profondes.

Dans l'hindouisme ou le bouddhisme, lorsqu'elle est bien utilisée, la notion de karma aide à saisir les liens de cause à effet, des raisons de notre comportement à ses conséquences, les grands enchainements d'actions et d'évènements qui fait que la décision d'un banquier à New York entraîne la destruction de la forêt indonésienne, que les choix faits par les organismes de crédit et d'investissement provoquent la crise financière de 2007-2008, que les mécanismes boursiers et notamment l'actionnariat débouchent sur l'organisation du travail actuelle. J'ai bien peur que la notion d'irritant ne serve exactement à l'inverse : inviter les acteurs de l'entreprise à rester à la surface des choses, à ne surtout pas entrevoir les causes et les conséquences profondes pour agir seulement au niveau de cette surface. S'adapter au merdier auquel l'évolution actuelle nous destine plutôt que de l'éviter en posant les vrais problèmes, en cherchant les vraies explications, en s'attaquant aux vraies causes. On va pouvoir distraire les manageurs et employés avec de la méthodologie (des solutions souvent anciennes emballées dans une terminologie nouvelle) qui orientera leur action là où ça ne change rien du fond du problème, pour avoir l'illusion d'améliorer 3 fois rien ou d'économiser des bouts de chandelle pendant qu'on laisse les problèmes croître et se multiplier.

Le changement humain, culturel, social, est permanent, même si celui-ci est lent ou que nous n'en avons pas conscience. Mais le changement que nos sociétés connaissent maintenant est rapide et massif, il est celui de l'ultralibéralisme en marche, insufflant partout la bêtise, tant dans nos comportement de consommation que ici dans nos comportement de production, dans notre travail, notre façon de le comprendre et de le "rationaliser" pour atteindre les objectifs que les dirigeants se sont fixés. Ces irritants ne sont bien sûr qu'une petite partie de l'idéologie qui se met en place dans les entreprises, mais elle en révèle la logique générale : accepter le système et tenter de le faire fonctionner au mieux, sans jamais en discuter la logique, sans jamais en questionner la finalité. Un regard superficiel sur les choses, les gens, les événements, des actions inefficaces, telles sont les clés de voute de la nouvelle économie. Sans cette idéologie et les pratiques qui lui sont associées, le système croulerait.

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