Comment savons-nous que nous pensons juste ?
#1
Comment savons-nous que nous pensons juste ?


Eh oui. Nous pensons certaines choses, et évidemment nous croyons être dans le vrai, sans quoi nous changerions sûrement d'idée.

Malheureusement, pour chaque idée en laquelle nous croyons (avec une force de conviction très variable selon les idées et selon les individus), il est possible d'énoncer une idée contraire en laquelle d'autres croient tout autant, voire plusieurs idées alternatives qui ont toutes leurs défenseurs.

Donc je repose la question : comment savons-nous que nous pensons juste ? Qu'est-ce qui nous permet de dire qu'une idée que nous défendons vaut mieux que les autres ? Comment jugeons-nous la qualité de notre pensée ?

Une première réponse consiste, chez de plus en plus de contemporains, à dire que finalement il n'y a pas de vérité, que chaque idée contient une part de vérité et une part d'erreur, que tout est relatif, et bla bla bla, bref, à noyer le poisson. C'est très pratique, puisqu'il n'y a plus de vérité ou de fausseté, je peux donc penser tout et n'importe quoi, je n'ai plus à me justifier et personne ne peut plus m'emmerder avec des questions du genre "comment savons-nous que nous pensons juste ?"

Comme vous êtes arrivés jusque là dans la lecture de cet article, j'imagine que vous n'êtes sans doute pas de ceux-là, de ces lâches qui ont démissionné et se contentent de penser ce qui leur passe par la tête, au gré des évènements et de leurs envies.


Un documentaire intéressant sur Arte (un de plus) : "Hyperconnectés : le cerveau en surcharge"

Récemment, une émission intéressante passée sur la chaîne de télévision Arte, intitulée "Hyperconnectés : le cerveau en surcharge", m'a fait apprécier sous un autre angle cette question. Des recherches faites par l'armée montraient comment des pilotes d'avion chevronnés, sollicités de multiples façons simultanément, s'acquittaient de leur mission avec des erreurs, mais avec le sentiment de s'en être bien sorti : ils ne repéraient pas leurs erreurs, ou les minimisaient, baissaient leur niveau d'exigence.

Dans certaines conditions donc, non seulement nos performances se dégradent, mais à l'inverse notre estimation augmente, dans le sens ou nous considérons comme satisfaisant un niveau de performance qu'en condition normale nous jugerions plus médiocre.

Dans la même émission, d'autres recherches montraient que plus les tâches simultanées sollicitent les mêmes ressources mentales, et plus ces tâches interfèrent entre elles, et plus les performances se dégradent. Pour résumer, je peux conduire et discuter en même temps en faisant l'un et l'autre moins bien, mais correctement tout de même. Si par contre je dois passer un coup de fil tout en rédigeant un mail, c'est alors la probabilité que ces deux tâches simultanées liées au langage interfèrent et soit réalisées avec une qualité moindre et davantage d'erreurs.

Aujourd'hui, les individus sont de plus en plus hyperconnectés, réalisant de nombreuses tâches à la fois, et en particulier des tâches verbales : parler avec quelqu'un de façon directe, parler avec quelqu'un au téléphone, écrire un mail, lire sur un ruban de signalisation ou un prompteur... Aujourd'hui, les télévisions vont jusqu'à diffuser simultanément 5 informations différentes, une en titre principal, une autre en son, une autre en image, et jusque 2 autres dans des bandeau défilant, en général en bas d'écran !

- Flash d'information - Cas concret d'interférences

Ce mardi 20 septembre 2016, deux filles de 15 ans, smartphone devant les yeux et baladeur sur les oreilles, ont traversé une rue à Rambouillet. Au rouge pour les piétons. Sans regarder. Le bus scolaire passait. Ecrasées, mortes, l'une sur le coup, l'autre non. C'est un choix de civilisation. Evidemment, dans la presse, vous ne trouverez pas cela. Dans la presse, on pointera du doigt à demi-mot le chauffeur du bus, qui n'y est vraiment pour rien, ou tout autre explication qui n'explique rien. N'importe quelle cause, pourvu qu'on ne remette pas en question les jeunes, leurs comportements, leurs habitudes, leurs addictions, et moins encore qu'on questionne la société qui leur impose de façon particulièrement sournoise ces outils de connexion médiatique et donc de déconnexion du réel.

La capacité de notre société à ne pas se regarder en face est remarquable.

- Fin du flash d'information -



Et si on applique ces expériences et leurs conclusions à... la pensée

Si on tire les leçons de ces études fort sérieuses, les individus hyperconnectés ont donc toutes les chances, comme nos meilleurs pilotes d'avion, de voir leurs performances baisser et leur indulgence s'accroître. Si on extrapole des domaines étudiés par les scientifiques (pilotage d'avion, mémorisation, comptage...) à celui de la pensée, du raisonnement, alors pour simplifier à l'extrême, nos hyperconnectés auraient plus de chance que les autres d'être à la fois très cons et très contents d'eux, car si la qualité de leur pensée baisse, si les erreurs de raisonnement se multiplient, leur état mental de sollicitation, de stress, de surcharge, ne leur permet plus de faire la différence entre une idée claire et une idée approximative, entre une argumentation correcte et une argumentation boiteuse.

Notre regretté Coluche rajoutait ainsi en citant Descartes : "L'intelligence, c'est la chose la mieux répartie chez les hommes parce que, quoiqu'il en soit pourvu, il a toujours l'impression d'en avoir assez, vu que c'est avec ça qu'il juge."

De mon temps, car je suis un vieux con, je constatais que si tout le monde croyait dans les vertus de l'argumentation, peu étaient ceux capables de bien argumenter, de distinguer une démonstration solide d'une argutie douteuse. Même en interrogeant mon propre cheminement de pensée, je réalisais combien il était difficile (et parfois désagréable) de débusquer les imprécisions dans mes concepts et les erreurs dans mon raisonnement. Et pourtant, je vivais à une époque bien plus sereine qu'aujourd'hui, avec des médias et de façon générale un environnement bien moins pressants et oppressants qu'aujourd'hui, qui laissaient à ma pensée le temps de se formuler, de décanter, de se construire, de s'évaluer.

Aujourd'hui, les gens vivent dans l'instantané, le fugace, le simultané, il fuient le vide, le silence, l'inactivité, ignorent l'introspection, la méditation. Le recul n'est pas possible ou très difficile, aucun temps n'est laissé pour filtrer, analyser, synthétiser, réfléchir, mettre en ordre, associer, assimiler, rejeter... Le monde actuel non seulement détermine l'essentiel de ce qui va entrer dans notre cerveau, mais il empêche autant qu'il est possible notre cerveau de faire le travail nécessaire au bon traitement des informations, à la réflexion nécessaire suite à l'absorption de ces flots informations de plus en plus nombreux, de plus en plus importants, et surtout de plus en plus solliciteurs et simultanés.

Certes, aujourd'hui comme hier, les gens pensent. Mais leur pensée est moins "performante" étant donné les conditions dans lesquelles ils sont immergés presque en permanence, l'interférence de nombreuses activités, le stress auquel ils sont soumis et la fatigue mentale qui en résulte. Ils n'ont l'impression de penser correctement que parce qu'ils ne sont pas dans les conditions correctes pour apprécier la qualité de leur pensée, qu'ils ne repèrent pas les défauts et sont donc moins exigeants. C'est ça qu'il y a de bien avec la pensée : le cerveau produit toujours un résultat, même si c'est n'importe quoi ou la simple reproduction de ce qui est entré.

C'est en tout cas ce que l'on peut déduire logiquement du contenu de cette émission d'Arte, et je dis cela en ne discutant avec personne d'autre dans le même temps et sans penser à mes impôts que je dois régulariser ou à l'autre article que je viens d'écrire, "Etre à la fois con et scientifique ? Les belles promesses des sciences & technologies". J'ai depuis longtemps apprécié sur la qualité de mon travail les effets parfois dévastateurs des dérangements les plus divers, comme ceux les plus bénéfiques d'une concentration assidue, l'esprit serein et débarrassé de toute préoccupation.


Je reformule donc : comment sommes-nous sûrs d'évaluer correctement les qualités de notre pensée ? Wink2

Je sais, ça devient un peu tordu... Point n'est besoin d'y répondre. L'important est de réaliser que nous ne sommes pas, le plus souvent, en mesure d'apprécier correctement les qualités et défauts de notre pensée, et que les conditions dans lesquelles nous vivons rendent de plus en plus difficile et improbable un regard lucide sur nous-mêmes, ce que nous pensons, faisons, produisons. L'important est de réaliser que nous vivons dans un monde qui rend de plus en plus difficile et improbable une véritable élaboration de la pensée, dans un monde qui amène notre cerveau à produire quelque chose qui s'apparente plus à de la reproduction, à de l'amalgame, à de l'affect, à du patchwork, à du zapping, qu'à une pensée construite et stable, faite d'idées claires reliées par des enchaînements logiques, étayée sur une réalité correctement perçue. Cette forme de pensée demande justement ce dont le monde moderne nous prive en nous imposant son environnement, ses technologies, et particulièrement ses médias, internet et ses outils de connexion/communication.

Les technologies dont nous sommes entourées et dont nous choisissons de nous entourer risquent tout simplement de nous faire ressembler de plus en plus à ces individus sur lesquels Descartes ironisait déjà : des individus satisfaits de l'intelligence qu'ils ont juste parce qu'ils ne sont plus en mesure d'apprécier les dégâts.
Répondre


Atteindre :


Utilisateur(s) parcourant ce sujet : 1 visiteur(s)