A quoi ressemblera le monde de demain ?
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Rencontre du troisième type

Je viens de rencontrer des responsables d'assez haut niveau des systèmes informatiques centraux d'une banque française bien connue, une banque que l'on ne peut ni qualifier de systémique étant donné son ampleur franco-française ni taxer de spéculative tant les déposants y viennent justement par réflexe de sécurité et verraient d'un mauvais œil l'implication de celle-ci dans des bulles spéculatives qui ont secoué notre monde occidental ces dernières années, et nous promettent de plus belles choses encore dans un proche avenir.

Cette banque doit faire face d'une part à des défis informatiques, passer d'un système franchouillard, mis en place tant bien que mal mais sans sérieux ni compétence excessifs, à un système informatique rigoureux, efficace, en accord avec les exigences de l'Europe (les accords de Bâle II). Elle doit faire face d'autre part à des défis plus généraux pour faire face à la crise morale (et par voie de conséquence économique) qui frappe notre pays comme bien d'autres : un sou est un sou disait ma grand-mère, et nos dirigeants en font chaque jour le constat.

Les individus que j'ai rencontrés, j'en connais l'existence, mais j'essaie autant que possible de les éviter ou de limiter le plus possibles nos échanges. Les archétypes de ces jeunes diplômés (pour ce que ça vaut), ambitieux (pour eux, pas pour le monde) et respectueux (du business, pas de l'humain), dont les plus mordants se traders sur les marchés financiers. Cette fois, j'avais l'occasion de passer une bonne demi-journée avec eux et de les voir dans leur milieu naturel, s'exprimant librement et sans retenue. Ils sont d'ailleurs tellement convaincus qu'il n'ont aucune raison de se retenir ou de se cacher.


Vieux borgne, cherche jeune aveugle qui puisse le guider...

Et donc pour préparer son avenir, cette banque, comme bien d'autres entreprises actuelles, ne trouve rien de mieux que... de nommer des tout jeunes à des postes de responsabilité assez élevés. Cela mérite bien une explication. L'ethnologie comme l'histoire nous montrent qu'aucune société ne faisait confiance aux jeunes pour mener les affaires, ceci demandant une expérience et une sagacité dont ceux-ci sont par définition dépourvus. Notre société contemporaine semble faire l'inverse, de plus en plus mettre les vieux au rancart (enfin, ceux qui n'ont pas le pouvoir, car dans le monde politique ou les grandes entreprises, ce n'est pas tout à fait la même logique), et en appeler aux jeunes.

D'abord, mentionnons derrière ces nominations une manipulation. La haute direction confie des postes de responsabilité à des jeunes qui ont envie de réussir au point de devoir monter sur des échasses pour que leurs dents ne raient pas les parquets, qui n'ont pour seule valeur morale que leur réussite sociale basée sur une combinaison d'argent, de pouvoir et de prestige, qui n'ont pour interdit que ce qui pourrait nuire au business, et qui hors leur immersion dans le monde actuel et leur ambition, n'ont pas forcément beaucoup d'autres qualités. En confiant des postes de responsabilité à ces jeunes, la direction est certaine de pouvoir compter sur leur engagement, leurs efforts, leur loyauté et... leur obéissance, incapables qu'ils sont de porter sur la société un regard global, sociologique, historique, pour comprendre ce qui se passe. La direction, qui elle sait un peu plus qu'eux où elle va, ne serait-ce que parce qu'elle est nommée politiquement au lieu d'être recrutée comme tout employé sur la base de ses compétences, se met dans la poche des personnes qui vont œuvrer dans le sens de la politique décidée en haut lieu et seront incapables de la remettre en question.

Mais le fait de miser sur des jeunes a une autre explication. A une époque comme la nôtre où l'oligarchie vieillissante n'a aucune idée de la façon de résoudre des problèmes que son imprévoyance, sa bêtise et sa cupidité ont engendrés, certains dirigeants envisagent le plus sérieusement du monde de s'adjoindre l'aide de jeunes bien insérés dans le monde actuel, capables de voir les tendances et même de les pressentir, donc de trouver de nouvelles idées pour occuper le marché existant et pour créer de nouveaux marchés. Et là, ça craint vraiment. Cela nous en dit long sur l'état de détresse de nos dirigeants et les solutions désespérées qu'ils en arrivent à envisager pour sauver leur entreprise. Si les jeunes ne marchent pas, il restera la voyance ou pire. Confier des rôles de réelle responsabilité à des jeunes qui n'ont pas de sens réel de l'orientation, mais juste celui de l'opportunisme, cela nous en dit long sur la désorientation de nos dirigeants et leur renoncement à prévoir à long terme.

Pendant une demi-journée, j'ai découvert un responsable, en phase avec son équipe, s'extasiant devant la BI ("Business Intelligence") et le décisionnel (les outils d'aide à la décision) et surtout, en érection devant les promesses du "Big Data" (l'analyse des données de masse venant notamment des activités sur internet) pour diminuer les coûts, maximiser les gains, trouver de nouvelles pistes pour des produits, des services, des marchés... La seule chose qui le gêne dans le démarchage des clients potentiels n'est pas le fait de vendre des choses dont les gens n'ont pas besoin, ni même d'envahir l'espace social des individus, ni d'attenter à leur vie privée, c'est juste qu'il ne faudrait pas paraître "commercialement trop agressif", car là, cela nuirait à l'image de marque de la banque et se retournerait contre ses intérêts. On atteint le zéro absolu du respect de l'être humain, la subordination totale de l'individu et de la  société à des objectifs économiques.

Aucun recul évidemment. Aucun d'entre ne peut citer un seul exemple d'une entreprise ayant réussi grâce à la BI, au décisionnel, au Big Data, mais ils répètent tous de façon servile ce qu'on leur a appris, à savoir que la BI, le Décisionnel, le Big Data, c'est bien. Faut dire qu'il y a bien une large majorité d'électeurs qui, malgré les déceptions répétées et les promesses régulièrement non tenues, continuent à voter fidèlement pour les candidats qui leur promettent des miracles sans en avoir jamais accompli un seul, comment pourrions-nous en vouloir à ces jeunes de croire aux vertus de ce que leur école leur a enseigné comme étant la bonne façon de gérer une entreprise ?


L'avenir est dans la m...

Toto a appris des mots nouveaux à l'école, mais comme il n'a pas tout compris, il demande à son père : "Papa, peux-tu m'expliquer ce qu'est un camarade, un gouvernement, un avenir ?" Le père est pressé, il y a un match de foot bientôt à la TV, alors il va au plus vite : "Des camarades, c'est toi et moi, nous pouvons rigoler ensemble, tu me fais confiance. Le gouvernement, c'est ta mère, parce qu'elle sait ce qu'elle veut, c'est elle qui décide. L'avenir, c'est ta petite sœur, car elle a toute sa vie devant elle." Toto semble avoir compris. La nuit, réveillé par les pleurs de sa petite sœur, Toto se précipite dans la chambre de ses parents, réveille son père et dit tout fier : "Camarade, réveille le gouvernement, l'avenir est dans la merde !"

Je suis reparti de ce rendez-vous atterré. Nos dirigeants des grandes sociétés sont à ce point à court d'idées pour la bonne marche de leur entreprise qu'ils en arrivent à engager des jeunes, sans expérience, sans valeur morale, avec pour seule vision de l'avenir qu'un monde "rationalisé", c'est-à-dire instrumentalisé, rentabilisé, commercialisé.

A chaque fois qu'une société misera sur des gens sans expérience et sans moralité, dont la cupidité seule fait office de clairvoyance, au lieu de s'appuyer sur des gens dotés d'expérience, de valeurs morales, capables de voir un peu plus loin où va le monde, cette société ira dans le mur. Les borgnes d'hier n'iront pas loin en appelant les aveugles d'aujourd'hui pour les guider. Il leur suffirait d'ouvrir les deux yeux pour s'apercevoir que finalement ils ne sont pas borgnes et marcher de nouveau droit.

Il est vrai que pour s'appuyer sur les personnes qui ont l'expérience, les valeurs, la capacité de voir, encore faut-il que nos directeurs soient d'abord capables de les reconnaître, et ensuite de confier des responsabilités à ces gens qui valent peut-être mieux qu'eux et serait capables de mettre en question leur stratégie. C'est quand même plus agréable de s'entourer de petits jeunes qui ne sont pas prêts de mettre les pieds dans le plat, d'émettre la moindre idée politiquement incorrecte, et vont bien sagement investir leur énergie dans la direction tracée pour eux, en espérant que leur contact avec la société d'aujourd'hui leur permettra de réaliser l'adaptation de l'entreprise d'hier au monde de demain.

Et c'est vrai, ces jeunes cons qui veulent monter dans la hiérarchie pour montrer ce qu'ils valent aux vieux cons, réussiront peut-être, par l'utilisation du Big Data, à trouver de nouvelles offres dont le public n'a pas besoin, mais qu'une utilisation habile du marketing et des canaux sociaux et médiatiques finira par rendre indispensable. Les commerciaux réussirons à fourguer ces nouvelles offres en ne laissant plus aucun répit à l'acheteur potentiel, en l'attaquant le dimanche et jours fériés, au cours de ses moindres déplacements sur internet, et évidemment grâce à ce formidable terminal de vente que les clients achètent eux-même parfois fort cher qu'est le smartphone. Si besoin, on fera voter des lois par les politiciens pour légitimer les actions des entreprises et contraindre ou restreindre celles des usagers et consommateurs.


Le problème, c'est je n'ai aucune envie de vivre dans ce monde là. En relisant "Mein Kampf", je réalise tout ce qu'il y avait encore d'humanité dans l'utopie d'Adolf Hitler, entre la sécurité sociale, la médecine et l'éducation pour tous, la santé et le sport, le respect des traditions et de l'artisanat. Même certains arts (pas trop juifs tout de même) avaient encore le droit d'exister. Tout ce qu'il y avait d'humanité dans les utopies fascistes a totalement disparu de la mentalité de ces nouveaux dirigeants, qui nous amènent droit à un univers glacé dans lequel les intérêts de l'économie ultra-libérale ont supplanté tous les espoirs les plus légitimes des peuples humains.

Entre le fascisme de grand-papa à visage encore peu humain, même si parfois ce visage tient plus du masque que de l'humanité profonde et ressentie, et le néolibéralisme contemporain dans lequel plus aucune trace d'humanité ne subsiste, mon cœur balance.

Au fil de leur ascension, ces jeunes irresponsables, ambitieux, émerveillés par le monde actuel et ses opportunités deviendront de vieux désabusés et cyniques, accrochés à leur position sociale. Dans 20 ans, l'avenir, devenu présent, sera vraiment dans la merde. Mais peut-être l'humanité y aura-t-elle pris goût ? Après tout, comme le suggérait avec ironie Bertold Brecht, comme on ne va pas changer les dirigeants, on peut essayer de changer le peuple...



Post scriptum : un jeune, c'est formidable !

Je ne voudrais pas donner l'impression d'un vieux con qui déteste les jeunes. C'est formidable, un jeune. Ca peut rêver plus et plus loin qu'un vieux, ça peut apprendre plus et mieux qu'un vieux, ça peut aimer plus facilement qu'un vieux (je ne parle pas d'érection, je parle de sentiment !). Et ces qualités que je trouve d'admirables chez un jeune sont justement ce que je ne trouve pas chez ce modèle de jeune qui aujourd'hui gravit les échelons des diverses hiérarchies sociales, qui ne rêve pas mais a des plans, qui n'apprend pas mais a des certitudes, qui n'aime pas mais a des désirs, qui vit pour son petit égo au lieu de s'ouvrir sur le monde. En faisant appel à cette jeunesse que j'aime, on peut bâtir un monde viable et enviable. En utilisant cette autre jeunesse que j'ai rencontrée dans cette banque, on peut juste construire un monde pire que celui d'aujourd'hui, avec pour seule morale la loi de l'économie ultralibérale.
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