Pourquoi le bizutage n'est pas près de disparaître
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Pourquoi le bizutage n'est-il pas près de disparaître ?


Tout simplement parce qu'il est l'un des instruments, l'un des symboles les plus forts du système moral qui domine le monde, de la mentalité de la toute petite minorité qui, à la tête des plus grandes société financières, des plus grandes multinationales, des plus grands états, tente de contrôler le monde et de le façonner à sa guise et selon ses intérêts. Pour en mesurer l'ampleur, il faut savoir que presque 60% des étudiants américains en sont passés par là, et que déjà dans les écoles, des enfants de 12 ans se regroupent pour jouer aux chefaillons et imposent ces rituels aux autres enfants. En France, ous n'en sommes pas ENCORE là, mais nous progressons bien !

Lorsque la banque Goldman-Sachs choisit ses dirigeants, elle ne veut surtout pas que ceux-ci soient désintéressés, altruistes, indépendants en pensée et en action. Elle veut que ces dirigeants soient incroyablement cupides, égoïstes, qu'ils n'aient sur le monde qu'un regard permettant de maximiser ses profits, qu'ils n'aient pour morale que ce qui leur permet d'agir librement dans la poursuite de ces intérêts, c'est-à-dire aucune morale. Par dessus tout, elle veut des gens serviles qui ont fait allégeance au système et vont consacrer tous leurs efforts à le défendre, même si les actions pour ce faire vont à l'encontre de tous les principes moraux de l'humanité.

C'est exactement ce que réalise le bizutage : dans les universités ou les écoles dites "grandes", des communautés d'étudiants ont été constituées, exactement sur le modèles des sociétés que l'on retrouve ensuite dans le monde professionnel, économique, politique. Des groupes d'influence et d'entraide dont le but principal est le triomphe des intérêts de ses membres, ceux-ci étant bien sûr issus de cette petite élite qui domine le monde (à moins qu'ils ne soient d'origine plus modeste mais aient comme but d'accéder à cette sphère sociale qui ne leur est pas réservée). Ces communautés d'étudiants sont le simple préambule aux réseaux plus ou moins opaques des "associations d'anciens", aux sociétés franc-maçonniques, aux cercles d'influence divers et variés, et n'oublions pas les partis politiques et même les syndicats de certains pays, à toutes ces structures de pouvoir plus ou moins locales ou globales, mais essentielles à la préservation de notre monde actuel, à la défense des intérêts d'une infime minorité au détriment de la quasi-totalité de l'humanité.

Profitant de la faiblesse mentale et morale des jeunes, de leur envie d'être acceptés, d'être valorisés, d'être rassurés en faisant partie d'un groupe solidaire, les anciens vont demander aux nouveaux, par des actions marquantes socialement et surtout psychologiquement, de se soumettre à des rituels leur imposant de renoncer à leur estime de soi, à leur valeurs morales, d'aller à l'encontre de leurs émotions les plus naturelles, au mépris de leur souffrance psychologique, voire physique, jusqu'à faire un trait sur tout ce qui dans leur éducation antérieure, peut faire obstacle à cette appartenance nouvelle.

Les enfants embrigadés par les Khmers Rouges au Cambodge, les enfants soldats en Afrique, tous ces enrôlements de l'enfance reposent sur les mêmes mécanismes psychologiques. Amenez un enfant à faire quelque chose qui est contre ses émotions, contre ses affects, contre sa morale, si possible sans violence et simplement par pression psychologique et sociale, et vous obtenez un parfait petit soldat prêt à faire n'importe quoi au nom de cette cause à laquelle il a vendu son âme sans même s'en rendre compte.

Les jeunes qui ont passé et réussi le bizutage sont bons pour faire partie de l'élite, on est alors certain que leur volonté appartenance à cette élite, que leur désir d'ascension sociale, dépassent leurs valeurs morales et leur convictions personnelles. Le jour où ils devront choisir, ils défendrons le système qu'ils servent et qui les sert, ils opterons toujours pour les intérêts particuliers de leur castes plutôt que pour l'intérêt du plus grand nombre, pour l'enrichissement matériel immédiat plutôt que pour l'épanouissement humain à terme, pour le profit plutôt que pour la morale.

Voilà pourquoi il n'y a aucune volonté réelle, au-delà des déclarations d'intention uniquement pour aller dans le sens d'un électorat potentiel choqué par de telles pratiques, de lutter contre le bizutage : lutter sérieusement contre le bizutage serait simplement lutter contre la logique profonde de ces groupes, associations, corporations, "fraternités", représentant l'élite sociale et constitués justement pour permettre sa reproduction précoce dès les premières années d'étude et alors que les esprits sont encore malléables et les convictions morales fragiles, quand même elles existent. Demander à nos élites de voter des lois, puis des décrets, puis de les faire appliquer, alors que ces lois iraient à l'encontre du système qui permet à ces élites de se reproduire, de se former, de se coopter, de se sélectionner, c'est bien évidemment sans espoir. Tout au plus peut-on obtenir des mesures afin que... cela se voit moins, reste masqué. Ou bien des textes sans aucun impact étant donné l'impossibilité de les appliquer ou l'ambigüité des termes dans lesquels ils sont formulés qui les rend inapplicables. Des lois qui permettent à des politiciens complices de dire à l'électorat choqué : "vous voyez, on a traité le problème".

On ne demande pas à une société mafieuse de lutter contre la mafia. On ne demande pas à une société corrompue de lutter contre la corruption. On ne demande pas à une société qui semble ne plus exister que selon une logique économique basée sur la marchandisation de l'univers et la recherche du profit avant toute autre chose, d'agir pour des valeurs humaines. On n'attend pas des élites d'une société qui ne tient que par l'allégeance inconditionnelle des individus à ce système élitiste qu'elle renonce au moyen sans doute le plus puissant pour asservir ses futurs membres.

Une société pareille, on n'en attend rien. On la change, et le plus vite possible !

Le bizutage a autant de bons jours devant lui que cette forme de société qui le produit et le soutient.




Bizutage caractérisé à la faculté de STAPS. Poitiers 2012.
Silence des coupables. Silence de la faculté. Silence des autorités.
Et donc silence des victimes.

Si on ne peut plus s'amuser...!


Qu'en dit la science ?

Qu'est-ce que la science ? Si on veut bien se débarrasser de toutes les idées reçues sur la science et regarder comment celle-ci à évolué, si on veut bien faire la part entre l'esprit scientifique d'une part, et d'autre par des institutions scientifiques souvent pas à la hauteur de cet esprit, et bien évidemment toutes les entreprises qui financent ces institutions pour produire des données qui leur sont utiles, on peut retenir cette idée : la science se caractérise (et elle se distingue ainsi des croyances, religions, idéologies) par le fait qu'elle est capable d'après ses hypothèses de faire des prédictions nouvelles et non évidentes sur la réalité, et qu'elle a le courage d'aller voir cette réalité de plus près pour voir si elle confirme ses prédictions. Ainsi Albert Einstein eut-il le courage en 1919 de soumettre sa nouvelle théorie au verdict d'une éclipse de soleil : si certaines étoiles normalement cachées par le soleil étaient visibles, c'était que la lumière, énergie sans masse, se comportait comme un objet massif et était déviée en passant à proximité du soleil, tout comme le sont les comètes. Si l'expérience n'avait pas confirmé cette prédiction inattendue, Einstein jetait sa théorie aux oubliettes pour en bâtir une nouvelle.

Le contenu de cet article est scientifique. Peu après l'avoir écrit, je me suis rendu compte qu'il contenait des hypothèses claires et pas évidentes, le fait que le bizutage était aujourd'hui pour l'essentiel un moyen de sélectionner et forger la future élite de nos sociétés de façon à ce que cette jeunesse reprenne vaillamment le flambeau et contribue à maintenir en place notre forme actuelle d'organisation économico-politique. Et qu'il n'y a donc aucun répit à attendre concernant ces actes. Mais en même temps, j'ai perdu de vue depuis longtemps la réalité du bizutage, en fait depuis 1998 et la loi du 17 juin, où plusieurs cas avaient provoqué l'indignation populaire et l'agitation politique, et depuis, je n'ai pas eu plus d'information sur le sujet.

Je me suis donc souvenu qu'à un moment je me voulais scientifique, et me suis demandé ce que les faits avaient à dire sur le sujet. Jugez par vous-mêmes...


1er fait : pas de loi sur le bizutage en dépit des évènements et de l'opinion publique

La loi elle-même, celle du 17 juin 1998, n'est pas une loi contre le bizutage. Cette loi est "relative à la prévention et à la répression des infractions sexuelles ainsi qu'à la protection des mineurs". Le bizutage n'est abordé qu'à l'article 14, et est défini ainsi : "le fait d'amener une personne à subir ou à commettre des actes humiliants ou dégradants lors de manifestations ou de réunions liées aux milieux scolaire et socio-éducatif". Ainsi, les politiciens qui nous disaient traiter le problème sur lequel des "faits divers" avaient attiré l'attention ont en fait bien évité le problème.

Ils rattachent le bizutage à la délinquance sexuelle, c'est bien, cela touche le côté affectif des gens, leurs émotions, leurs bons sentiments. Et la seule chose qui semble poser problème à nos politiciens est l'humiliation ou la dégradation. On reste soigneusement sur le terrain psychologique, psychiatrique, sur celui de la perversion et des abus sexuels. Et comme les gens aiment bien qu'on parle de cela, parlons-en sans retenue ! Ici les psychologues sont les bienvenus.

Mais ils évitent soigneusement l'essentiel, le problème social, culturel et surtout : politique. Ne parlons surtout pas de ces groupes, associations, communautés, et de ce qui s'y passe, de leur raison d'être, de qui les tolère, les protège, les encourage, les finance. Ne disons rien sur les jeunes qui dirigent cela, sur leur milieu d'origine, sur leur mentalité. Occultons surtout les effets bien plus profonds, bien plus durables, bien plus généraux, de ces groupes, de leurs actions et notamment de leur rituels, sur les esprits des victimes comme sur celui des bourreaux. Là les sociologues ne sont pas les bienvenus. Merci Ségolène Royal (alors ministre et à l'origine de cette loi), d'avoir montré que sociologie et socialisme ne font vraiment pas bon ménage.


2ème fait : depuis la loi, pratiquement rien n'a changé !

"Après le vote de la loi de 1998, on s’était dit que les actes de bizutage allaient cesser. Force est de constater qu’on avait un peu rêvé." avoue Marie-France Henry, présidente du Comité national contre le bizutage (CNCB), en cette rentrée universitaire 2016.

L'article du Monde consacré au sujet résume ainsi : "Depuis 2010, la justice n’a condamné que 34 personnes pour délit de bizutage. Entre difficulté à prouver le bizutage et pression du groupe sur le bizut, la loi est difficilement applicable" (22 septembre 2016, Le bizutage, un délit peu condamné).


3ème fait : des actes avérés par photos, films, témoignages : classés sans suite

Renseignez-vous par vous-mêmes, je ne vais pas faire tout le boulot. L'information est là, pas cachée, même pas difficile à trouver. Les 34 condamnations pour bizutage depuis 2010, souvent très légères, donnent une idée de la façon dont ce phénomène est pris en compte. Et à côté de ces quelques jugements, nombres d'affaires, reposant pourtant parfois sur des témoignages sérieux, voire des photos ou des vidéos indiscutables, restent sans suite. On enterre l'affaire, on fait traîner, on attend que cela se tasse en demandant aux responsables de se calmer un peu, de ne pas recommencer tout de suite, ou d'être plus discrets. Non, le bizutage ne dérange pas. La plupart de ceux qui jouent un rôle important dans notre société, et donc dans le traitement de ces affaires, y sont passés, et il est possible que nombre d'entre eux considèrent le bizutage comme un moment important et irremplaçable pour forger le caractère. L'affaire de Poitiers évoquée plus haut avec la photo en est un bon exemple.

Voici ce que rapporte le Monde (28 octobre 2015) : Bizutage : Certains chefs d’établissement ferment les yeux.


4ème fait : plus l'école prépare au pouvoir, plus le bizutage est "hard"

Il est un fait indiscutable, c'est dans les facultés qui forment ceux destinés à occuper les postes de pouvoir, et évidemment dans les grandes écoles, que le bizutage est le plus împortant : droit, médecine, architecture.

Je laisse place au témoignage d'un bizuté qui n'a pas apprécié la plaisanterie et exprime fort bien les choses : "Enfin, et c'est le principal... Les écoles où l'on bizute forment le plus souvent l'élite de la nation, les futurs cadres, les futurs dirigeants. Comment attendre d'eux qu'ils éprouvent de l'empathie, de l'humanité, s'ils ont été formatés dans un système fondé sur l’humiliation subie, puis dispensée et que l'on répète à satiété que c'est une condition à l'intégration ? De la même manière que les parents maltraitants étaient souvent des enfants maltraités, le harcelé deviendra plus tard un harceleur." (Nouvel Observateur - Benjamin Borghésio : On a essayé de me bizuter, je ne l'ai jamais oublié (07-11-2011)).


5ème fait :  chassez le réel, il revient au galop !

Le sociologue et spécialiste du bizutage Marc Audebert commente : "Il faut imaginer la pression collective qui pèse sur le dos des victimes.... Parler, c’est toujours aujourd’hui risquer d’être exclu de la promotion, des prochaines activités, du réseau professionnel des anciens." Dans le cadre du bizutage, "la responsabilité individuelle tend à se dissoudre dans la responsabilité collective", selon Marc Audebert, ce qui explique la difficulté à définir qui est coupable et qui ne l’est pas.

Le même article du Monde conclut ainsi : "La victime se retrouve alors prise dans un « paradoxe normatif », tiraillée entre la loi du groupe et celle de la République. Au-delà de l’aspect juridique et judiciaire du bizutage, il faut donc aussi, et avant tout, « déconstruire ses logiques de justification » – selon lesquelles le bizutage est le seul moyen de « faire » le groupe..."

Pression collective, exclusion, promotion, réseau, dissolution de la responsabilité individuelle, paradoxe normatif, logiques de justification, loi du groupe incompatible avec celle de la république... est-on bien en train de parler de la formation de nos futures élites, ou bien de la préparation des élus à l'appartenance à un réseau mafieux ?

Ce ne sont là que des bribes de réalité, non reliées entre elles et surtout isolées du contexte social, mais c'est déjà suffisamment révélateur : et ce n'est pas notre tout jeune sociologue bien dans le rang et notre journaliste au Monde que l'on peut suspecter de critique excessive, de pensée déviante, d'extrémisme.



A un moment donné de notre histoire et dans certaines écoles, le bizutage a pu être du même ordre que les rites initiatiques que l'on retrouve dans de nombreuses sociétés traditionnelles, et avoir une certaine valeur humaine, morale, sociale. Aujourd'hui, il est devenu au mieux une perversion de groupe, au pire un moyen de sélection, d'aliénation et de reproduction d'une élite de la pire espèce : celle qui n'est ni digne ni capable de diriger quoi que ce soit, mais qui dispose du pouvoir et de l'argent pour le faire oublier.
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