La vérité dans les affaires humaines
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Dans des sciences telles que la physique, une fois mis de côté les discours religieux qui ont précédemment légiféré, la vérité n'est plus qu'une question d'intelligence, un effort de l'esprit au contact avec le réel, avec pour limite principale celle des techniques disponibles. Cette attitude est d'autant plus naturelle que tout notre monde contemporain repose sur les diverses connaissances de la physique, et rien sur des conceptions religieuses, tant celles-ci se sont avérées... poétiques mais bien peu heuristiques, tant sur l'univers, les astres, la terre, que sur la matière et la vie .

Dans le champ humain, la réalité humaine est là, sous nos yeux, elle ne se cache pas, elle n'est ni invisible ni trop loin, n'est ni trop petite, ni trop grande, ni trop rapide, ni trop lente. Et pourtant une bonne part de celle-ci semble échapper à la plupart d'entre nous, et même ceux qui l'entrevoient ne semblent le faire qu'en partie ou de temps en temps.

Les raisons en sont simples.

Une des premières est que contrairement aux sciences dites "dures" où nous avons plus ou moins admis que nos leçons gagnaient à venir du réel et notre regard à se défaire de ses préjugés, croyances, idéologies ou religions, nous n'avons pas du tout la même attitude vis-à-vis de la réalité humaine. Nous allons au-devant de cette réalité avec nos attentes, nos peurs, nos valeurs, nos convictions, et ne faisons le plus souvent aucun effort pour nous en défaire, aucun travail pour les laisser de côté, les mettre entre parenthèses. Au final, nous ne voyons que ce que nous souhaitons voir, ce qui conforte nos convictions, et nous oublions ou réinterprétons tout ce qui pourrait nous amener à penser autrement.

Une autre tient à ce que nous avons scindé notre regard et nos concepts sur le monde qui nous entoure, éclaté les disciplines traitant de l'humain, soit-disant sous prétexte de science ou d'intelligibilité, le résultat étant que nous n'avons ni réelle science, ni réelle intelligibilité. Le malaise dans les sciences humaines est réel, et pour y remédier, il ne suffit pas de juxtaposer des discours psychologiques et sociologiques, historiques et ethnologiques, neurologiques et économiques, les pièces du puzzle ne s'assemblent pas. Il ne faut pas de la pluri-disciplinarité, ni même de l'interdisciplinarité (c'est déjà mieux, cela suppose déjà un certain échange), il faut un regard transdisciplinaire, ou simplement "adisciplinaire" (voir indiscipliné pour oser voir ce que les disciplines masquent), un regard global, qui ne commence pas par séparer le corps et l'esprit, l'individu et la société, l'économie et la culture, la diachronie et la synchronie. Sans quoi nous ne comprenons rien, nous nous centrons sur une partie des phénomènes incompréhensible à elle seule, nous n'avons au mieux que des bribes d'explication, mais pas la vision d'ensemble qui seule porte l'explication. S'il est un phénomène humain qui réclame cette vision globale, c'est bien le pouvoir, tant celui-ci est partout présent, des motivations et réflexes les plus animaux de nos comportements les plus quotidiens, à nos structures sociales les plus sophistiquées et mondialisées, les grandes banques et entreprises transnationales, les organisation militaires comme l'OTAN, économiques comme l'OMC, politiques comme l'Union Européenne.

Enfin, un regard ouvert sur l'humanité commencerait par mettre en évidence les motivations et comportements que l'on retrouve chez les animaux sociaux et particulièrement chez les primates supérieurs, en rapport avec la dominance et la soumission, pour les comparer ensuite avec nos motivations et comportements humains quotidiens, puis mettre ceux-ci en rapport avec notre organisation sociale, famille, groupes, institutions, travail, et bien sur avec notre organisation "purement" politique. Ce regard indispose tout le monde, même s'il menace bien sûr plus ceux qui ont le pouvoir que ceux qui n'en ont que peu ou pas. Tout est fait dans les médias comme dans notre système éducatif, pour que les questions relatives au pouvoir ne soient pas posées. Et dans nos formations professionnelles ! Je suis passé il y a quelques mois par une formation professionnelle au "management". Sidérant ! Le mot "pouvoir" n'est jamais prononcé, jamais évoqué, il est totalement occulté alors que l'on est dans l'entreprise, au cœur du dispositif du pouvoir, là où celui-ci est le plus fort et le plus évident.


Un regard ouvert et global sur l'homme démasquerait le mécanisme principal par lequel nos sociétés actuelles sont structurées et maintenues : le pouvoir, dans les comportements de domination mais aussi dans ceux de soumission, ces derniers étant au moins autant responsables que les premiers des problèmes que nos sociétés actuelles connaissent.

Aucun de ceux qui détiennent ou visent le pouvoir n'a intérêt à ce qu'un tel regard soit possible. La toute petite élite financière et industrielle qui domine le monde, qui de plus en plus obtient et conserve son pouvoir en utilisant justement les techniques et connaissances issues des champs de recherche pratiques ou scientifiques, fera en sorte que les sciences n'abordent pas ce sujet, ou seulement dans un sens qui apporte des moyens ou une caution à son action de domination. Elle fera en sorte que le discours sur le pouvoir, dans l'essentiel de la population, reste un discours "politique", une question d'opinion, mais surtout pas un fait analysable, objectivable, sur lequel pourrait s'appuyer une contestation de l'ordre social en place ou la proposition d'un autre ordre social possible. Elle se moque que le peuple parle du pouvoir, du moment qu'il ne le comprend pas et que tout cela reste des "sentiments", des "opinions", ou mieux, que cela prenne la forme d'une jalousie prouvant au fond que le dominé a assimilé les valeurs du dominant. Les mots pouvoir, domination, rapport de force, doivent disparaître du discours public, des médias.

A un certain niveau de compréhension globale, il n'y a rien de complexe dans l'être humain, rien qui nécessite un QI de 180 ou Bac +12 : il n'y a que des réalités gênantes, sur la façon dont une infime minorité concentre le pouvoir, voire sur la façon dont une immense majorité se soumet. Des réalités intelligibles à tous ceux qui ont un peu d'expérience et un peu de bon sens. Des réalités dont nous sourions lorsqu'il s'agit de documentaires animaliers, et que nous nous refusons de voir dans la réalité humaine, tant cela touche en nous à quelque chose d'intime, de quotidien et en même temps d'inconscient, puisque justement totalement animal.

Cette méconnaissance du pouvoir est telle qu'elle empêche même des sociétés alternatives au capitalisme du XXème ou à l'ultralibéralisme de ce début de XXIème de réussir : elles se conçoivent, se bâtissent et se maintiennent par les mêmes mécanismes de pouvoir qu'elles cherchent de la même façon à occulter, qu'il s'agisse des sociétés socialo-communistes, des totalitarismes nationalistes, et hélas nombre de modèles alternatifs, "altermondialistes", qui ne sont toujours pas au clair avec ces mécanismes du pouvoir.

Tous occultent le pouvoir et son enracinement dans les réflexes les plus animaux de l'être humain, tous proposent des organisations sociales censées réussir, allant jusqu'à imaginer des solutions aussi désespérées que le tirage au sort des responsables politiques, en oubliant :
  • que nommer quelqu'un qui n'a ni motivation, ni connaissance, ni compétence, ni expérience, à la tête d'une structure politique n'a rien de très rassurant (ou alors, le système se complique sacrément avec la façon de choisir ces représentants politiques)
  • que quelles que soient les formes d'organisation inventées jusqu'aujourd'hui, des êtres humains suffisamment cupides et amoraux ont toujours trouvé des solutions pour les contourner, les détourner ou carrément les corrompre (je ne connais aucune exception à cette règle, et j'imagine déjà plusieurs façons de contourner un système de représentation par tirage au sort)

Brassens chantait avec sagacité :

Encor s'il suffisait de quelques hécatombes
Pour qu'enfin tout changeât, qu'enfin tout s'arrangeât
Depuis tant de "grands soirs" que tant de têtes tombent
Au paradis sur terre on y serait déjà

Nous pourrions reprendre ainsi :

S'il suffisait de la "bonne organisation"
Pour qu'enfin tout changeât, qu'enfin tout s'arrangeât
Depuis tant de chang'ments, de restructurations
Au paradis sur terre on y serait déjà

En clair : dans le contexte de nos sociétés modernes, les instincts, les réflexes, les comportements, la mentalité de l'homme aboutissent à des problèmes qui touchent à l'intégrité de la planète, au maintien de la biosphère, à la survie des espèces, et déjà à la vie des êtres humains, et ce n'est pas une solution organisationnelle qui résoudra quoi que ce soit. La solution à un problème humain est humaine, ou nulle et non avenue. Ou pire, porteuse de nouveaux problèmes humains et organisationnels...

Le fait de savoir si ce changement humain est possible ou pas, si on peut espérer un réveil des consciences et un changement des mentalités avant qu'il ne soit trop tard est un autre problème. Nous avons le choix entre des solutions organisationnelles qui ont toutes échouées jusqu'à présent et n'ont rien changé au cours de l'économie, et des solutions humaines qui ont une chance d'éviter le pire. Celles-ci reposent sur l'information, la communication, l'éducation (populaire, mais pas seulement, nos élites ont grand besoin d'éducation, d'une autre éducation), le lien social, la participation des individus à la construction sociale.

Il est temps d'inverser la dialectique marxiste qui voit dans l'économie l'infrastructure matérielle et dans la politique puis la culture des superstructures spirituelles, de comprendre que ce que Marx pensait comme une infrastructure matérielle qui infléchit l'organisation politique et l'idéologie, est d'un autre point de vue une superstructure mise en place au fil des siècles par une certaine humanité, récente et géographiquement localisée. Comprendre que cette superstructure économique, même si elle offre l'illusion de la matérialité, est produite et entretenue par des motivations très primaires et très fortes issue de la véritable matérialité humaine, d'ordre biologique. Et réaliser que des cultures peuvent complètement infléchir la façon dont ces forces primaires impactent l'organisation sociale, économique et politique. Avec la certitude que cela fonctionne, puisque des sociétés avant la nôtre, ou d'autres sociétés que la nôtre, même si nous les avons toutes fait disparaître, ont fonctionné autrement.

Aucun réflexe ne dicte à l'homme son organisation économique et politique : c'est la culture qui fait que ces forces débouchent sur tel ou tel comportement, et donc sur telle ou telle organisation. La culture est là à chaque moment de l'action humaine. L'économie ultralibérale actuelle ne fait que refléter notre mentalité, et c'est seulement un changement de cette mentalité qui débouchera sur des changements profonds et durables, permettra à l'humanité de faire autre chose que survivre. Autrement, tout changement obtenu par la force, ou par la loi, ce qui revient à peu près au même, sera automatiquement voué à l'échec, avorté, stérilisé ou perverti dès sa mise en œuvre ou même avant par ceux qui ont le pouvoir et le capital, quand ce n'est pas déjà par ceux qui visent le pouvoir et se rêvent vizir à la place du vizir.

C'est bien là l'un des problèmes majeurs de la gauche : derrière les idéaux apparemment louables, les motivations de nombreux individus transforment rapidement toute initiative collective sincère en une simple alliance de quêtes individuelles de pouvoir. Ce n'est pas un personnage comme Daniel Cohn-Bendit qui apportera un argument contraire, lui qui est l'une des incarnations les plus évidentes de cette trahison, ou les leaders du Parti Socialiste, appareil politique actuellement entièrement voué à la satisfaction des appétits de pouvoir de ceux qui en ont pris les rênes.

Notre société toute entière, la bien-pensance des partis dits "de gauche", nos partis dits "extrémistes", et même la plupart de nos mouvements alternatifs, semblent incapables de penser une logique sociale basée sur autre chose que des principes d'organisation, des procédures, des méthodes, des lois, des règlements. Ils semblent tous être aveugles au fait que, si science sans conscience n'est que ruine de l'âme, une loi sans l'esprit est vaine, une méthode sans intelligence inefficace, une organisation sans humanisme vouée à la perversion. La morale n'est pas un luxe, ce n'est pas un "bonus" qui facilite la mise en place d'une société meilleure : c'est la condition-même de cette société.



On ne bâtit pas une société idéale avec une organisation soit-disant idéale et une mentalité douteuse dirigée par l'égo des individus.

Mais on peut bâtir une société viable et même enviable avec des modes d'organisation très différents et une mentalité plus consciente de l'autre.

La "bonne société" n'existe pas, c'est une illusion à laquelle nous feignons de croire pour ne pas trop avoir à nous interroger nous-mêmes.


Nous sommes dans nos sociétés totalement immatures concernant cette question du pouvoir, incapables de le voir clairement à l’œuvre partout dans la société... et incapables de le repérer en nous-mêmes, dans nos actions sociales, sous forme de rapport de domination ou de comportements de soumission. Et il y a gros à parier que la survie de l'espèce humaine dépende directement de cette capacité de l'être humain à évoluer psychologiquement, moralement, culturellement, socialement, bref : à se comporter enfin comme un être humain qui a pris la mesure de lui-même, et non comme un primate qui jouit de son pouvoir sur le monde et sur ses congénères.
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