De la responsabilité, du monde à la France, de la politique à l'entreprise
#1
Nous sommes de plus en plus dirigés par une élite incompétente (ou dirigés par une élite de plus en plus incompétente), qu'il s'agisse de notre élite politique, financière, économique.

Celle-ci pérore fièrement sur la scène publique, mais une fois devant le miroir, lorsque le masque tombe, le portrait est sans appel : une poignée d'individus qui ne sont ni scientifiques, ni ingénieurs, ni philosophes, ni artistes, qui n'ont jamais réussi quoi que ce soit à force de compétence, d'intelligence, de talent ou de valeur morale, qui n'ont jamais apporté la moindre preuve de leur capacité à réaliser quelque chose de concret et de difficile, se retrouve à diriger le monde. Pire, même sur le plan politique, pour ceux qui ont un passé (un passif ?), nous sommes bien en peine de trouver dans leurs actions quelque chose qui ressemble de près ou de loin à une réussite (sauf peut-être ce dont ils ont réussi à s'attribuer la paternité en s'appuyant sur des médias complaisants ou des hagiographes intéressés).

Ils savent parfaitement qu'ils sont incapables de réussir autrement que par pur arrivisme, par l'intrigue, la manigance, le mensonge, la flatterie, la traîtrise, la soumission temporaire au plus fort, l'alliance momentanée avec le plus influent. Ils n'ont d'autre but que leur propre intérêt et d'autre qualité que leur absence de valeurs morales. Le degré zéro de l'humanité. Avec même pas ce degré minimal d'intelligence du lien social que certains monarques avaient, eux qui savaient, s'ils voulaient prospérer beaucoup, qu'il fallait que le peuple prospère un petit peu, qu'on n'était pas un roi puissant si on régnait sur des hordes de pauvres affamés.

Non seulement nos dirigeants savent qu'ils vont dire des conneries. Ce n'est pas grave, peu après, les gens auront oublié et ils pourrons alors dire le contraire. Mais ils savent surtout qu'ils vont en faire et en provoquer. Et que donc dans un monde bien fait, on devrait pouvoir leur demander des comptes, les juger, et les condamner si leur responsabilité est engagée.

Imaginez : vous n'êtes pas pilote d'avion, vous n'avez pas d'expérience du pilotage. Vous sortez peut-être de vos études, ou avez passé quelques années à vous la couler douce dans une planque (apparatchik dans un parti politique est le cas le plus fréquent, mais attaché parlementaire, paraît que c'est bien, et communiquant chez Rothschild, ça cartonne), vous avez éventuellement suivi des cours théoriques sur le pilotage (genre ENA, Ecole Normative d'Aéronautique), et vous voici aux commandes d'un avion très sophistiqué. Pour de vrai. A moins d'être totalement inconscient (genre François Fillon), vous savez pertinemment que vous allez vous planter, ce n'est guère possible autrement.


Ils ont dit que je pourrais devenir n'importe quoi.
Alors je suis devenu pilote.


Ne vous moquez pas, ce n'est pas drôle d'avoir à diriger le monde, un Etat, une entreprise, alors qu'on a aucune compétence pour cela, qu'on a juste eu la chance d'appartenir à une petite mafia (milieu social, groupe d'influence, parti...) où le pouvoir se concentre pour être distribué à ses membres. Un peu de compassion pour nos malheureux dirigeants, je vous prie !


Que feriez-vous à leur place ? Sans doute simplement ce qu'ils font, partout, de la sphère politique au monde du travail en passant par l'économie. Se déresponsabiliser totalement pour faire porter le chapeau à ceux qui sont en-dessous d'eux dans la hiérarchie sociale.


Les grandes banques dites "systémiques", "too big to fail"

Pour les banques, c'est la garantie de pouvoir continuer à faire n'importe quoi en étant couvert par les Etats qui voleront les particuliers et les entreprises pour les renflouer lorsqu'elles auront une fois de plus déconné et seront mal en point.

Vu sous un autre angle, le pouvoir des grandes banques devient tel qu'il permettra peut-être de voir clairement la réalité. En effet, celles-ci ayant maintenant fait voter presque toutes les lois leur assurant la main mise sur les gouvernements, les Etats, les entreprises et les individus, elles pourront bientôt agir en toute impunité sans avoir besoin de dissimuler qu'elles sont à l'origine de toutes les crises économiques de notre monde moderne, sans chercher à masquer ses actions, des spéculations jusque sur les dettes et les faillites au shadow banking en passant par les paradis fiscaux... Exactement comme les dessous de table soit-disant secrets de nos pays dits "civilisés" sont dans les pays dits "sous-développés" des dessus de table connus de tous. Le pouvoir n'a besoin de l'ombre que lorsqu'il peut être menacé.


Les gouvernants - La France à l'honneur

Pour les gouvernants, depuis le sang contaminé (1999, Les ministres du gouvernement "socialiste", Laurent Fabius, et Georgina Dufoix, sont innocentés, et des lampistes condamnés), on sait gérer cela. C'est depuis le modèle standard de responsabilité politique "à la française", dont la France n'a bien sûr pas l'exclusivité, mais qui y est utilisé intensivement. Aux antipodes de la responsabilité telle qu'elle existe dans les pays nordiques, et il n'y a pas si longtemps, chez nos voisins allemands.

"Responsable mais pas coupable" (Georgina Dufoix - TF1, le 4 novembre 1991), voici le jeu sémantique avec lequel nos politiques tentent de nous distraire et de se soustraire à leurs obligations. Juste pour voir, dans votre travail, faites une faute professionnelle qui entraîne la mort de plusieurs personnes alors que vous savez les conséquences : vous pourrez espérer longtemps avant que les juges vous déclarent "responsable mais pas coupable".

Aucun personnage politique français ne s'est insurgé contre cette vision un peu particulière du devoir et de la responsabilité politique. Juste quelques indignations de principe, convenues et sans conviction excessive, des partis de droite contre un gouvernement socialiste. Aucune volonté de responsabiliser les politiques et de les rendre justiciables au même titre que tout individu. On ne sait jamais, si on se retrouve un jour au pouvoir... Tiens justement, puisqu'on en parle :


Christine Lagarde, ancienne ministre de l'économie et actuelle directrice du FMI.
Condamnée pour "négligence" dans l'affaire Bernard Tapie.
Mais dispensée de peine. Rien au casier judiciaire.
Responsable et coupable, mais... circulez, y a rien à voir.
Qui dit mieux ?



Les grandes entreprises 1) Au sommet

Dans les grandes entreprises, c'est à peu près partout cette petite oligarchie mafieuse des présidents et directeurs généraux qui se partagent le pouvoir des grandes entreprises françaises, les uns étant au conseil d'administration des autres et réciproquement, et se mettent mutuellement hors d'état non pas de nuire, hélas, mais d'être poursuivis pour les nuisances qu'ils auront occasionnées. Le contrat qui lie l'entreprise à ces dirigeants est le premier et l'un des plus iniques moyens utilisés, puisque celui-ci prévoit déjà par exemple le parachute doré du dirigeant quels que soient les résultats obtenus. Moi président, je réussis ? Je m'enrichis ! J'échoue ? Pas grave, je m'enrichis tout de même ! Et tout ceci est légalisé, contractualisé, donc inattaquable. Et ce contrat des plus injustes n'est que l'un des multiples moyens par lesquels les dirigeants se mettent à l'abri de tout échec et s'exonèrent de toute responsabilité.

Les arguments par lesquelles ces dirigeants tentent de justifier leurs pouvoirs, leurs avantages, et finalement l'absence totale d'engagement et de responsabilité sont pitoyables. Mais ils n'ont pas besoin d'argument. Ils ont le pouvoir, au point que journalistes comme politiques évitent d'en parler de peur des retombées. Grâce au silence de tous, ils sont intouchables.


Les grandes entreprises 2) Plus près du sol

Dans mon entreprise, à un niveau hiérarchique bien plus proche de la terre, l'encadrement est peu à peu constitué d'individus dont la principale qualité est la subordination à la stratégie de la direction, incapables de penser autrement que tel qu'il leur est demandé (ou capables de se taire et de faire comme si de rien n'était lorsqu'ils ne sont pas d'accord). Cette hiérarchie sait également qu'elle ne maîtrise et ne comprend pas grand-chose à ce qui se passe, tant dans ce qui leur arrive par au-dessus (la logique de la stratégie décidée au sommet) que dans ce qui se fait en-dessous (les actions quotidiennes de ceux qui réalisent le travail). Comment faire pour arriver à l'échec que l'on sait difficilement évitable (dépassement de délais et de coûts, conflits et coûts humains, parfois échec franc et massif du projet) sans être pris en défaut ? Telle est la principale question, la principale peur, jamais avouée, rarement consciente, de l'encadrement intermédiaire.

Les cadres ont trouvé la solution. Pour déresponsabiliser tout le monde à commencer par eux, l'organisation est la clé : procédures, méthodes, techniques, en veux-tu en voilà, et nous voici rassurés. Peu importe que cela marche ou non (on se garde bien de faire des études pour le vérifier, et on a raison car on serait déçu) : c'est psychologique, cela rassure ; c'est un placébo collectif. Sauf qu'en cas de problème, à qui va-t-on demander des comptes ? A l'encadrement qui aura donné des ordres irréalistes, incohérents, voire imbéciles, ou mal pensé les objectifs, mal planifié l'activité, mal organisé le travail ? Nous savons bien que c'est l'employé qui n'aura pas respecté la bonne procédure, mis en œuvre la bonne méthode, utilisé la bonne technique, qui portera le chapeau. On dispose d'une explication toute prête pour que chaque cadre de la hiérarchie puisse faire descendre jusqu'à la base la responsabilité.

Dans l'informatique, certaines de ces méthodes connaissent ainsi un franc succès, ce sont les méthodes "agiles". Ces méthodes permettent ainsi aux directions de faire tout et n'importe quoi, démarrer un projet n'importe quand, sans s'assurer que les conditions sont réunies pour que cela puisse marche, en fixant n'importe quelle échéance commerciale ou marketing. Tout cela selon le bon plaisir de quelques grands stratèges qui du haut de leurs nuages croient que tout est possible et se moquent de la réalité, et en particulier des êtres humains qui devront supporter les conséquences de cette inconséquence. Il suffit de demander aux exécutants d'être un peu agiles, ou encore un peu plus, allez, encore un peu de bonne volonté et d'effort, et tout ira bien. Et en cas de problème, la brebis galeuse pas assez "agile" fera un excellent bouc émissaire. Dans le meilleur des cas, la responsabilité se dissout dans un défaut collectif de méthode : "nous n'avons pas bien utilisé les méthodes agiles".




Le degré zéro absolu impossible en physique ?  Qu'on se rassure : en matière de conscience politique, il est atteint depuis un certain temps !

Jamais nos dirigeants n'ont eu autant de moyens et des moyens aussi puissants à la fois pour penser leurs actions et avoir conscience de leurs conséquences, pour agir sur le monde et influencer le cours des évènements. Jamais ils n'ont été aussi responsables qu'aujourd'hui. Et donc aussi coupables.

Et pourtant ils sont tranquilles : ils sont protégés et semblent intouchables. Si leurs erreurs arrivent en place publique, suscitant une attente d'explication et un espoir de justice bien légitimes, tout est déjà prévu pour occulter leur responsabilité et exhiber l'action de quelque lampiste, immédiatement livré à un tribunal complice pour payer à leur place.


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